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GEORGE ORWELL, LA  QUESTION COLONIALE ET  LA  POLITIQUE.               Jean Sévry, Université de Montpellier. 
  
 
  1- A propos d’un séjour en Birmanie..
            En 1934, Orwell publie Burmese Days (Un séjour en Birmanie), une œuvre d’une grande qualité littéraire. En outre, et c’est ce que je voudrais démontrer dans cette étude, ce récit a joué un rôle déterminant dans la vie et l’œuvre d’Orwell, et ceci, de plusieurs façons. D’abord en termes d’une prise de conscience politique qui va être déterminante pour ses futurs engagements. Par ailleurs, cela va l’amener à se situer, à se positionner de façon de plus en plus claire en tant qu’écrivain, en tant que personne censée devoir jouer un rôle dans cette société qui est la sienne. Ainsi peut-on dire de cette expérience coloniale en Birmanie qu’elle occupe une place centrale.
            Mais il convient de revenir sur ce qui fut avant tout une expérience personnelle. Après des études [1] à Eton, la célèbre « public school », sur sa demande, il suit une formation pendant neuf mois (notions de droit et apprentissage de la langue) pour aller à la colonie.  Et il se retrouve ensuite en Birmanie en tant que ASP (Assistant Superintendent of Police).  Il y connaîtra pas moins de sept affectations. En quoi cela consiste-t-il ? En des tâches de maintien de l’ordre colonial, mais aussi et surtout il s’agit de tenter de régler des conflits secondaires avant de les traduire, en cas de besoin, devant les tribunaux. Cette vocation coloniale avait sans doute des origines familiales, puisque son grand-père avait été ordonné prêtre en Tasmanie en 1843 ; plus près de lui son père s’était installé en Birmanie comme commerçant de bois de tek pour un chantier naval, et il était revenu en Angleterre en  1904. Ce n’est donc pas un hasard s’il a demandé à être affecté dans cette colonie en 1922. N’oublions pas, non plus son extrême jeunesse. Au début de son séjour, il a dix-neuf ans. Eton est un établissement d’enseignement secondaire, avec une vocation coloniale affirmée. Plus tard, en 1937, dans The Road to Wigan Pier (Le quai de Wigan) [2] , il n’hésitera pas à nous déclarer : « A dix-sept ou dix-huit ans, j’étais à la fois snob et révolutionnaire. J’étais contre toute forme d’autorité » (p 122). Il reconnaît également qu’il était politiquement ignorant, ou innocent (ce qui revient au même), et qu’il partageait alors les préjugés de son époque, et ceux de sa classe sociale d’origine, la moyenne petite bourgeoisie : «  Je ne savais pas très bien ce que le socialisme signifiait, et j’ignorais totalement que la classe ouvrière, cela voulait aussi dire des êtres humains » (idem). On peut donc dire que ce séjour en Birmanie va l’arracher à son innocence première pour l’amener à une prise de conscience politique d’un impérialisme ambiant.
2- Le procès d’une société coloniale.
            Venons-en à ce roman [3]. Le personnage central se nomme Flory, et il n’est pas sans nous rappeler l’auteur du livre: fonctionnaire de la police, il ne se sent pas à l’aise dans cette société coloniale dont il a vite fait de mesurer la médiocrité . Ce qui va précipiter son malheur, c’est qu’il va se croire obligé de  tomber amoureux d’une femme, Elizabeth Lackersteen,  aussi mondaine et belle que superficielle,  qui est à la recherche d’un beau parti et qui  ne va donc pas faire  grand cas de ce petit fonctionnaire. Mais c’est au travers de Flory, anti-héros et narrateur, que nous allons découvrir cette société coloniale.
            Pour l’essentiel, nous la retrouvons au Club, où chacun et chacune rivalise de mondanités prétentieuses, et de discours réactionnaires : la plume d’Orwell se régale dans sa férocité même. Ce qui va ébranler ce petit monde, c’est, pour un temps, un désir  de Flory de faire entrer au Club un ami indien, le Dr Veraswami.  De cela, il n’est pas question, on ne saurait en tant que « civilisés » accepter la présence d’Indigènes dans un Club de Sa Majesté : les majuscules abondent, car on a un code de conduite, qui est aussi un code d’honneur, ce que l’on appelle les Béatitudes du Pukka Sahib, que voici :
« Sauver la face,
 Une main de fer (sans le gant de velours),
Nous les Blancs, nous devons serrer les rangs,
Et donner peu, sinon ils prendront tout.
Sans oublier l’esprit de corps ! » (p198).
            Ce médecin, pour lequel Flory éprouve de forts sentiments d’amitié, est un homme compétent, et honnête, en cette période où un nationalisme birman commence à se manifester. Il se fera détruire par U Po Kyin, magistrat, potentat vénal qui représente tout ce que la colonisation européenne peut engendrer en termes de corruption. Dans ce microcosme de la colonie, il fait et défait tout par ses intrigues. A la fin du roman, il organisera une fausse révolte pour mater tout ce qui pourrait lui résister,  et il provoquera la chute de Flory en faisant éclater le « scandale » de sa maîtresse coloniale. De la part d’Orwell, il s’agit sans aucun doute d’une critique de l’Indirect Rule si chère à l’Empire britannique, politique qui consiste à laisser du pouvoir à quelques chefs qui peuvent en profiter pour accentuer l’oppression coloniale par leur servilité. Cette complicité ne fait qu’aggraver la situation de ceux que l’on domine  doublement par la colonisation et par la collaboration avec le colonisateur.
            Dans tout ceci, l’attitude de Flory n’est pas nette, puisqu’il n’ose pas soutenir vraiment la candidature du docteur Veraswami. Il  est entré en compromis avec les mœurs coloniales en prenant pour maîtresse une Indigène , Ma Hla May. Et pour gagner le cœur d’Elizabeth, « Flory avait fait déguerpir Ma Hla May de sa maison. Un sale boulot, vraiment ! Mais pour le faire, il y avait un bon prétexte : elle lui avait dérobé son porte-cigarettes en or pour le mettre au clou » (p 116). Au travers de cette intrigue sordide, Orwell veut nous faire comprendre que la situation coloniale est un piège auquel on est obligé, quoi que l’on puisse en penser, de participer : il ne fallait pas y aller !  Flory lui-même se surprend en train de nous dire : « Maintenant, ce pays qu’il avait haï était devenu son pays, sa patrie » (p 72).  En outre, cette situation repose sur un mensonge fondamental et permanent. Lorsqu’on lui reproche de ne pas respecter le jeu colonial, il se défend très mal mais finit aussi par toucher ce mensonge du doigt en y participant :
« Moi, un insoumis ? dit Flory. Mais pas du tout ! Je n’ai pas envie de voir ces Birmans nous chasser de ce pays. Ah mon Dieu, non, pas ça ! Je suis ici pour gagner de l’argent, comme tout le monde. Mais là où je ne suis pas d’accord, c’est quand j’entends parler de cette fumisterie du fardeau de ce pauvre homme blanc. Ou quand on veut jouer au Pukka Sahib. Tout cela m’ennuie profondément. Même au Club, ces fichus crétins seraient beaucoup plus supportables si on n’était pas tous en train de vivre tout le temps dans un mensonge » (p 37).
Or, ce mensonge, il n’est pas question de le dénoncer publiquement, à moins de s’exclure complètement de la société coloniale. Aussi Flory s’enferme-t-il bien malgré lui dans une insupportable solitude : « Seul, toujours seul.. Ah, quelle est amère cctte solitude ! » (p 57).
 3- La poursuite du procès : autres écrits sur la période birmane.
            Mais cette période de la vie à la colonie, ces « cinq années d’ennui au son des clairons » [4] , nous les retrouvons dans d’autres récits que dans Burmese Days. Ainsi dans Une pendaison, texte de 1931 [5] . C’est l’histoire, comme le titre l’indique, d’une exécution capitale à laquelle l’auteur a assisté et qui l’a douloureusement marqué. Il a accompagné le supplicié jusqu’à son dernier instant, alors qu’il l’appelait son Dieu.  Cette scène n’est pas sans en    rappeler d’autres que l’on trouve dans un roman de Joyce Cary, Mister Johnson, publié à la même époque (1939) et où une fois de plus un colonial doit accompagner à son dernier instant un Indigène pour lequel il éprouve des sentiments de sympathie et de compassion envers un colonisé condamné à mort par la « justice » du Blanc. Plus tard, Orwell ajoutera , dans The Road to Wigan Pier , en comparant son rôle d’ASP à d’autres qu’il croit plus utiles comme ceux du médecin, ou de l’ingénieur : « J’en ai gardé un dégoût insurmontable pour tout cet appareil qui veut s’attribuer le nom de justice » (p128). A cela s’ajoute, il n’en fait pas mystère et il y reviendra souvent, « un fardeau écrasant de culpabilité » (p129).  Dans ces conditions, il considère qu’une attitude prétendument humanitaire ne peut que constituer une imposture de plus, puisqu’elle prétend soulager des misères sans en dénoncer la cause, ce qui revient à justifier le discours colonial qui se présente comme une œuvre de civilisation, alors qu’il s’agirait d’un simple pillage. Ainsi peut-on lire dans The Collected Essays : « L’attitude humanitaire est nécessairement le fait d’un hypocrite » [6]  . Un autre récit  daté de 1936 mérite notre attention, c’est  Comment j’ai tué un éléphant, car Orwell pousse encore plus loin son procès de la situation coloniale. Des villageois lui demandent de les débarrasser d’un éléphant devenu trop dangereux. Dans le contexte si particulier de la colonie, il doit s’exécuter à tout prix, cela fait partie du code de conduite du Blanc : « un Sahib doit agir en Sahib », cela ne se discute pas. Il exécutera donc cette tâche accompagné par deux mille personnes : il faut tenir ce rôle d’un homme qui est forcément au dessus des autres,  qui domine tout ce monde de son autorité inflexible, même si l’on n’en a pas envie : « Et ma vie entière, la vie de tout homme blanc en Orient, n’était qu’un long et patient effort pour ne pas être un objet de risée » [7] .  Et dans un essai daté de 1946, Pourquoi j’écris, Orwell revient encore sur son expérience birmane, non sans une forte amertume : « J’ai d’abord passé cinq années à exercer un métier pour lequel je n’étais absolument pas fait -dans les rangs de la police impériale des Indes, en Birmanie- puis j’ai connu la misère et le sentiment de l’échec. Cela a contribué à exaspérer mon dégoût naturel de toute autorité » [8] .
            Ce séjour aux colonies l’a donc très fortement marqué, et on en trouvera d’autres traces dans sa vie. Ainsi, lorsqu’il arrive en Espagne  pour s’engager dans les rangs des Républicains, quand on lui demande s’il a eu une formation militaire, il signale ses neuf mois d’entraînement en Birmanie : on va donc utiliser ses capacités à bon escient [9]. Pendant la seconde guerre, ce n’est pas un hasard si de 1940 à 1943 il supervise à la BBC les émissions radio destinées aux Indes.
 4- Une maturation politique.
         Ainsi peut-on considérer à juste titre que cet épisode birman a joué un rôle essentiel dans l’évolution de la pensée de notre auteur. Nous sommes, après ces cinq années de vie à la colonie, bien loin de cette sorte d’innocence qui était la sienne en 1902 et que nous avons signalée au début de cette étude. Dans une phrase  cinglante de Burmese Days, Eric Blair, c’est-à-dire George Orwell (son nom de plume) n’y va pas par quatre chemins pour clore le procès de cette société coloniale telle qu’il l’a vue en Birmanie : « Le fonctionnaire maintient le Birman à terre pendant que l’homme d’affaires lui fait les poches » (p 52), alors que le colon prétend apporter les lumières de sa civilisation. C’est ce mensonge, déjà signalé, qui le révolte au plus profond de lui-même.  Il a  toujours eu, tout au long de sa carrière, un besoin irrépressible de décrire non seulement ce qu’il voit, mais aussi ce qu’il croit percevoir derrière ce qu’il voit : « Quant au besoin de décrire les choses, j’en étais déjà totalement conscient (…) Et d’ailleurs, mon premier roman achevé, Burmese Days,  que j’ai écrit à trente ans mais dont j’avais depuis longtemps le projet, correspond assez à ce type de livre » (Pourquoi j’écris [10] ). Ce qui le préoccupe en tant qu’écrivain, ce ne seraient pas des préoccupations d’ordre esthétique (ce en quoi il fait preuve d’un excès de modestie), mais bel et bien un désir de dénoncer un mensonge  social sous toutes ses formes : « Quand je décide d’écrire un livre, je ne dis pas : « je vais produire une œuvre d’art ». J’écris ce livre parce qu’il y a un mensonge que je veux dénoncer » (idem).
            C’est donc tout d’abord au travers de  la figure du colonisé qu’Orwell a commencé à ouvrir ses yeux sur la politique. De ce point de vue, l’acte de naissance de sa conscience politique se situe en Birmanie. C’est aussi ce qui explique son départ de la colonie, comme il le dit dans une « Note autobiographique » : « J’ai démissionné (…) surtout parce que je ne pouvais plus continuer à servir un impérialisme que j’avais fini par considérer comme une simple entreprise de gangstérisme » [11].
5- A propos de Flory, anti-héros et figure symbolique.           
 Flory est un anti-héros tout simplement parce qu’il nie tout caractère héroïque à la colonisation en cours, contrairement à ce qui se passe dans beaucoup de romans (ou de films) de cette époque, avec des aventures à vous couper le souffle, des safaris à haut risque au cours desquels un héros (et surtout son inévitable fiancée) sont poursuivis par des sauvages ou des lions... Orwell et Flory en font une opération sordide et dénuée de toute grandeur. Par ailleurs, le personnage de Flory  s’il a sans aucun doute quelque chose de largement autobiographique, a aussi, il me semble, une valeur symbolique qui dépasse très largement le simple cadre de ce roman. Que peut bien vouloir nous dire cet homme qui doit sans cesse cacher la moitié de sa face, comme si elle n’était pas présentable, comme si elle était une honte vivante, comme si (c’est effectivement souvent le cas), le seul fait de la percevoir ferait cesser immédiatement toute possibilité de communication ? Cette tache lui vaut des surnoms blessants (« face bleue », « cul de singe »).  Elle ne lui laissera la paix qu’après son décès : « Après sa mort, sa tache de vin s’était éclaircie sur le champ, et il n’en restait plus qu’une vague marque grise » (p 294). Ne pouvant plus supporter cet univers colonial, ridiculisé dans ses amours, il se fait sauter la cervelle, non sans avoir au préalable supprimé Flo, sa chienne bien-aimée, dont le nom est le diminutif du sien.. Et que veut nous dire  ce personnage étrange qui ne peut pas nous regarder de face, mais le fait de côté, de biais. Il a donc quelque chose de biaisé, il y a dans sa vie quelque chose qui le dépasse et le submerge,  il y a dans sa vie quelque chose qui lui est antérieur, qui remonte à ses origines, à sa naissance même : son « birth mark » (mot à mot : sa tache de naissance). Et que dire de ce prénom ambigu, à résonance féminine de Flory ? Je crois reconnaître ici un George Orwell qui sent qu’il se déplace dans un monde qui le gêne. Il hait l’impérialisme et la société coloniale, mais de par sa fonction et la couleur de sa peau, il en fait effectivement partie, de sorte qu’il doit cacher son désaccord, et s’enfoncer à son tour dans ce mensonge qu’il déteste. Et de retour au pays, en métropole, il vit autrement une expérience du même type : sa situation d’intellectuel instruit et de bourgeois, que cela lui  plaise ou non, fait qu’il participe au monde des nantis, et ne peut en aucune façon partager la vie des exploités, même s’il va tenter sans cesse de se rapprocher d’eux. Il va en résulter une énorme culpabilité, qui fait que notre auteur va finir par avouer qu’il est « assoiffé d’expiation » [12] . Ainsi ce  personnage de Flory a-t-il également quelque chose de prémonitoire. Dans la vie d’Orwell, à plusieurs reprises, on va le voir, dans un même désir de quitter sa condition sociale, se lancer dans d’étranges expériences. Ainsi en Espagne, au moment de s’engager dans les forces républicaines, quand on lui demande de décliner son identité, il se présente ainsi : « Eric Blair, épicier » [13], ce qui n’est pas tout-à-fait faux, puisque peu de temps auparavant, il avait exercé temporairement cette activité. Mais il y a mieux : Orwell, un beau soir de Noël, se déguise en clochard et se met à insulter un agent de police, dans l’espoir de se retrouver au poste pour y passer la nuit en compagnie des miséreux. En vain, sa langue d’Eton le trahit, et le flic le prie de rentrer bien gentiment à la maison [14] … Décidément, il n’est pas facile de quitter sa condition sociale.
6- Sur une route qui partait de Birmanie…
            L’impérialisme fait donc partie d’un immense mensonge social, et comme il nous le dit dans The Road to Wigan Pier : « pour pouvoir haïr l’impérialisme, il faut y participer » (p126). Il parle donc en connaissance de cause. Mais au juste, quelles raisons ont pu l’amener à le haïr ? Si l’on revient maintenant sur le personnage du Dr Veraswami dans Burmese Days, on peut mieux le comprendre. Voilà un homme qui est compétent, qui a accédé à un savoir occidental, qui est d’une probité irréprochable et qui par conséquent pourrait représenter l’avenir du pays. Mais la société coloniale le rejette, elle préfère pouvoir collaborer avec U Po Kyin qu’elle a corrompu jusqu’à la moëlle. C’est un être dont il n’y a rien à craindre, puisqu’il est soumis et doit tout à ses maîtres.  Que reproche-t-on à notre docteur ? Rien,  si ce n’est sa dignité, si ce n’est ses origines. Il n’est pas du bon milieu, de par sa naissance. Or, de retour en métropole, Orwell dont la sensibilité a été maintenant éveillée à ce genre de problèmes va leur porter la plus grande attention. Et il va retrouver en Grande Bretagne les préjugés existant à propos de la naissance, du rang social,  des origines des personnes et de leur niveau d’instruction qui ressemblent beaucoup à ceux qu’il avait rencontrés à la colonie. Pourtant, de façon inattendue, il perçoit des différences que l’on peut trouver paradoxales. Dans The Road to Wigan Pier, il nous explique que finalement, en Birmanie, il n’y avait pas, comme en Angleterre, des conflits entre diverses classes sociales. Du moment que l’on est Blanc, on a droit à des serviteurs, ce qui fait que l’on n’appartient pas au même univers : la société coloniale est dichotomisée en deux blocs , les maîtres, et les autres. Et il revient encore sur les agents de la colonisation dont il faisait alors partie : « Pour les autorités, on considérait qu’ils appartenaient à la même classe sociale. Ils étaient tous des hommes blancs, par opposition à l’autre classe qui lui était inférieure, celle des « Indigènes ». Mais ce que l’on éprouvait à l’égard des ces « Indigènes » n’avait rien à voir avec ce que l’on pouvait éprouver à l’égard des « classes inférieures » en métropole. Le plus important, en effet, c’est que ces « Indigènes » , et en tout cas les Birmans n’étaient pas physiquement repoussants. En tant qu’indigènes, on leur jetait un regard plein de mépris, mais on était tout à fait prêt à partager avec eux une intimité physique (…) c’est ainsi, que pour ma part, j’acceptai de me laisser habiller et déshabiller par mon Boy birman(…) Je n’aurais pas supporté de me laisser manipuler d’une façon si intime  par un serviteur anglais. Ce que j’éprouvais à l’égard d’un Birman c’était presque la même chose que s’il s’était agi d’une femme (p 124) ». Après quoi Orwell nous parle (sujet de conversation fréquent à la colonie) de l’odeur des Birmans, forte, piquante, mais qui n’a rien de désagréable, contrairement à la nôtre : « Je crois que les Chinois disent qu’un Blanc sent le cadavre ». Que cette citation est complexe et ambiguë ! Il nous montre comment Orwell prend une juste conscience du rôle de la sexualité dans la relation qui se joue entre les deux castes en présence dans la société coloniale de son époque, celle des maîtres et celle des serviteurs. Mais je le trouve aussi quelque peu naïf. Son statut de petit bourgeois fait que très vraisemblablement, il n’a jamais vu en métropole un serviteur l’habiller ou l’aider à se dévêtir , chose qu’il aurait connue s’il avait été un aristocrate. Et cette intimité, il croit qu’elle n’existe qu’entre une maîtresse et sa bonne, ce qui l’amène sans doute à nous dire qu’il éprouve en ces instants « presque la même chose que s’il s’était agi d’une femme. », plutôt sans doute que d’avouer un autre sentiment assez trouble…
            Par la suite, peu après son retour au pays, Orwell va en quelque sorte se déclasser en vivant, à Londres et à Paris, au milieu de gens qui sont  au bord de la clochardisation : c’est le thème de Down and Out in Paris and London (1933), dont il dira plus tard :  « Je vécus parfois pendant des mois parmi les pauvres et les individus à demi délinquants qui habitaient les pires parties des quartiers les plus pauvres..leur façon de vivre m’intéressa énormément pour elle-même » [15]  . Il poursuit le même type d’expérience, cette fois-ci dans le Lancashire, au milieu de gens de la mine. Il s’agit (The Road to Wigan Pier, 1937) d’une sorte de reportage, commandité par le Left Book Club. Pourquoi de telles enquêtes ? Pour tenter, à la façon de Jack London qu’il admire, de retrouver le mode de vie de ces gens qui habitent à côté de nous, mais dont nous ignorons tout. Pour retrouver aussi, après avoir observé les ravages de l’impérialisme sur les colonisés, les effets du capitalisme sur le monde du travail, sur les prolétaires. Ce n’est donc pas par hasard si dans ce livre il revient à plusieurs reprises, comme nous l’avons vu, sur son expérience birmane. Ici, comme là-bas, il prend une conscience aigue de l’abîme qui sépare ces mondes : « Ces gens vivent dans des univers différents.. un monde à part ; en fait, si nous menons une existence convenable, nous le devons à ces pauvres bougres qui vivent en dessous de nous » (p31). Ainsi, dans les deux cas, une culpabilité pesante est toujours là. Et ce que Orwell ne peut tolérer, c’est de voir les travailleurs manuels réduits à l’état d’objets, « L’ouvrier est réduit à la passivité, il n’agit pas, il subit, on agit sur lui » (id., p 43). Et le pire, ce qui rend cette situation encore plus insupportable, c’est que souvent ces victimes du système ont parfaitement conscicnce du traitement qu’on leur inflige. Ainsi cette femme qui doit tenter de déboucher un tuyau de plomb, dans un égout, avec un bâton. Le regard qu’elle lui adresse lui dit  tout : « Elle ne savait que trop bien ce qui lui arrivait, elle comprenait aussi bien que moi quelle destinée affreuse c’était d’être ainsi agenouillée là, dans un froid féroce, sur les pavés gluants d’une misérable arrière-cour, à enfoncer un bâton dans un tuyau d’égout puant » (p17). On pourrait penser qu’Orwell glisse vers le mélodrame, mais ce serait alors ne pas vouloir tenir compte de ce qu’était la société dans laquelle on vivait en Grande Bretagne à son époque : « a class-ridden society », une société infestée par ses problèmes de classe, où chacun  devait rester à sa place, dans son quartier, dans sa langue qui indiquait immédiatement la niche sociale dans laquelle il vivait,  tout autant que sa tenue vestimentaire. C’est aussi un univers que nous avons connu dans notre enfance, même si déjà la situation sociale des uns et des autres s’était sensiblement améliorée.
7- Les suites d’un itinéraire…
            Tout le reste de l’œuvre d’Orwell participe à un même mouvement : la dénonciation systématique du mensonge social constaté dès Burmese Days dans le reste du monde. Il le fait sous la forme d’une fable politique, Animal Farm, publié en 1945 et dont on a trop oublié le sous-titre féroce : A Fairy Tale (un conte de fées), vaste parabole, énorme satire qui met à nu le système de domination stalinien. Mais c’est certainement dans Nineteen Eighty Four, publié quatre ans plus tard, qu’Orwell démonte  tous les mensonges élaborés par les dictatures de cette époque. Dès les premières pages, on peut en effet lire : « la guerre, c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance, c’est la force ». Voici donc « Newspeak », la langue neuve, celle de nos temps modernes, celle du mensonge élaboré en système, où le ministère de la guerre devient celui de la paix, tandis que celui de l’amour recouvre celui de la police. Comme Bernard Crick l’a bien observé, « 1984 apparaît comme un modèle théorique cohérent de ce que serait un régime qui mélangerait les techniques du communisme à celles du fascisme, à seule fin de perpétuer une élite de dirigeants intellectuels assoiffés de pouvoir » [16]. Ce genre de commentaires vient confirmer tout ce qu’Orwell a pu écrire de remarquable, en termes d’analyses  politiques dans « Looking Back on the Spanish War » (1952), postface à Homage to Catalonia (1938), où l’on peut constater un dégoût profond pour tout ce que l’Europe démocratique n’a pas su faire au moment où il le fallait, pendant la guerre civile : « Le sort de la guerre d’Espagne s’est réglé à Londres, à Paris, Rome et Berlin, mais en tout cas pas en Espagne » [17] . Pour cet ardent militant socialiste, ce militant de l’Independent Labour Party, ce combattant d’un POUM trotskiste et anarchiste, blessé lors de la bataille de Barcelone, la perte des dernières illusions a été certainement très dure. S’entendre dire par le parti communiste espagnol, très stalinien, que les gens du POUM sont des traîtres, et les envoyer au front sans munitions, cela représente le comble de la part de crapules politiques. Orwell aura tout vu et tout entendu, en termes de lâcheté et de veulerie !  Mais le combat demeure : « La guerre d’Espagne et d’autres événements, en 1936-1937, eurent un effet décisif : après cela, je trouvai ma voie. Depuis 1936, chaque ligne de mes travaux sérieux n’a plus eu qu’un objet : lutter directement ou indirectement contre le totalitarisme,  pour le socialisme démocratique tel que je le comprends » [18] .
8- … et sa fin.
            Toute sa vie, George Orwell a été surveillé par les services secrets anglais. Il a été accusé également de délation durant la seconde guerre mondiale [19], mais ceci semble bien relever de la pure calomnie. Les dernières étapes de ce long itinéraire politique commencé en Birmanie, on les retrouve dans tous les essais publiés de 1940 à 1957. Dans Le lion et la licorne (titre qui ne manque pas d’humour, si l’on songe à cette chanson qui fait le régal des enfants anglais : « le lion a couru après la licorne et lui a fait quitter la ville », ces deux animaux faisant partie du blason de l’Angleterre),  qui date de 1940, on voit Orwell retrouver la douceur du pays natal, et redécouvrir une manière agréable de vivre, car en dépit de la guerre et de ses horreurs, il apprécie le patriotisme des Anglais « en tant que force positive », et le « profond sentiment d’une solidarité nationale » [20]. Il s’engage dans les Home Guards, forces supplétives censées combattre une éventuelle invasion allemande, et il  considère qu’un peuple armé, cela représente en toutes circonstances quelque chose de positif, puisqu’il croit toujours en un socialisme à venir, ou tente pour le moins de s’en persuader : « Il  pourrait se faire que l ‘Angleterre jette les bases d’une organisation socialiste, transforme cette guerre en une guerre révolutionnaire, et soit malgré tout battue. Ce n’est pas une éventualité absolument inconcevable ». Il va jusqu’à nous proposer un programme en six points pour ce socialisme à venir !  Après avoir traité des nationalisations, des revenus, de l’éducation, il aborde le problème des colonies, et surtout celui de l’Inde. Il estime qu’une rupture totale « entre les deux pays serait un désastre aussi bien pour l’Inde que pour l’Angleterre », il envisage donc pour ce pays le statut de dominion : « Alors Anglais et Indiens pourront travailler côte à côte au développement d’une Inde où les Indiens accèderont à toutes les formes d’activité qui leur ont été jusqu’ici systématiquement interdites, faute d’une éducation appropriée » [21] . Il ajoute que tous, des deux côtés, devront renoncer au fameux code de conduite du Sahib !
            Nous sommes bien loin, il est vrai, de l’ardeur juvénile de Burmese Days, mais aussi, reconnaissons-le, du désespoir de Flory. Au fil des ans, au travers de déceptions sans nom, mais aussi grâce à des affections salvatrices, de Eileen à  Celia, Orwell a fini par comprendre tout ce que l’humanité est capable de produire, en termes de sacrifices ou de barbarie. Mais il me semble aussi qu’il a compris ce que la littérature pouvait apporter à l’homme, à savoir une certaine chaleur que l’on peut éprouver, au milieu des tempêtes,  comme Jonas l’aurait fait Dans le ventre de la baleine, cette chaleur que donnent les mots qui parlent pour de bon et disent une vérité retrouvée. Dans Pourquoi j’écris [22], il nous dit qu’à une certaine époque, il voulait « écrire d’énormes romans naturalistes au dénouement triste, pleins de descriptions détaillées et de comparaisons frappantes, mais remplis également de passages merveilleux où les mots étaient utilisés en partie  pour leur son propre. Et en fait, le premier vrai roman que je réussis à terminer, Séjour en Birmanie, que j’écrivis quand j’avais trente ans mais que j’avais en tête depuis bien longtemps,  correspond assez à ce genre de livre. »         
    
 
 
 


[1] Se reporter à une biographie importante, Bernard Crick, George Orwell, une vie, traduit par J.Clem, Paris, Balland, 1982 (Secker & Warburg, 1980). Nous tirerons beaucoup d’informations de cette excellente étude.
[2] Edition utilisée ici : The Road to Wigan Pier, London, Penguin Books, 1981.
[3] Edition utilisée ici : Burmese Days, London, Penguin Books, 1989.
[4] Cité par Ricks, op.cit.,  p.159.
[5] In Dans le ventre de la baleine, et autres essais, traduit par Anne Krief & al, Paris, éditions Icrea, Encyclopédie des Nuisances, 2005.
[6] Cité par Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique, Paris, Plon, 2006 (1984), p 48. Voir aussi John Newsinger, La politique selon Orwell, Paris, Agone, 2006 ; voir aussi : Raymond Williams, Orwell, Paris, collection les Maîtres Modernes, Seghers, 1972.
[7] Cité par Leys (cf supra), p 33.
[8] In Dans le ventre de la baleine, op.cit., p 14.
[9] In Crick, op.cit., p 290, puis p 372.
[10] In Le ventre de la baleine, op.cit., p 12, puis p 17.
[11] Idem, p190.
[12]  Cité par Leys, op.cit., p 64.
[13] Cité par S.Leys, op.cit., p 50.
[14] Cité par R.Crick, op.cit., p 135-136.
[15] In Crick, op.cit., p 155.
[16] B.Crick, op.cit., p 472.
[17] G.Orwell, Homage to Catalonia & Looking Back on the Spanish War, London, Penguin Books, 1966, p 240.
[18] In Collected Essays,  I, op.cit., p 5.
[19] Voir à ce propos l’étude de John Newsinger, La politique selon Orwell, éditions Agone, 2006, ainsi que sur Internet  le dossier sur le site Wikipedia, fort bien fait.
[20] In Dans le ventre de la baleine & autres essais, op.cit., pp 199, 225, puis 281.
[21] Idem, pp 267, 269.
[22] In Dans le ventre de la baleine, etc.., p 19.

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