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Ancien et nouveau monde : Maroc 1905-1934                                                                                  
Jean-François Durand , Université de Montpellier III

 

          Depuis la fin du XIXème siècle, on a vu s’enrichir de manière impressionnante la littérature des français consacrée au Maroc . Cela s’explique bien sûr par la place de plus en plus grande que prend ce pays dans une situation géo-politique complexe qui voit s’affronter les visées hégémoniques des grandes puissances européennes (France, Angleterre, Espagne, Allemagne) avec, pour la France, une urgence dictée par la fluctuante frontière algéro-marocaine et l’insécurité qui y règne, source de nombreux conflits. Daniel Rivet a bien montré, dans la première partie de son étude sur Lyautey et l’Institution du Protectorat français[1] la multiplicité des sources et des points de vue qui voient se côtoyer le récit exotique classique (Pierre Loti, Au Maroc,  1890), les premières grandes études ethnographiques de synthèse (Edmond Doutté, Magie et Religion dans l’Afrique du Nord, Alger, 1909 et surtout En tribu, Paris, 1914), les récits de « reconnaissance » liés à des intérêts militaires évidents (mais qui ne s’y réduisent pas : Charles de de Foucault, Reconnaissance du Maroc, 1883-1884) et, à partir de 1903, quand la crise marocco-européenne s’envenime, des études parfois remarquables (Aubin, Le Maroc d’aujourd’hui, Paris, 1904) dont l’intérêt clairement avoué est de dresser le tableau le plus complet possible de l’état politique, moral, économique du pays. Un thème est transversal à tous ces livres, s’inscrivant dans ce que l’historien Sylvain Venayre appelle un « discours d’époque » ou un « énoncé collectif[2] ». On le retrouve dans le récit de voyage d’André Chevrillon, Un crépuscule d’Islam (Paris, 1906) et il traverse pour ainsi dire le siècle pour nourrir l’un des derniers classiques de la littérature coloniale consacré à l’Empire chérifien, Ce Maroc que nous avons fait de Jean d’Esme (Hachette, 1955) qui vient clore, à la veille de l’Indépendance, un cycle historique de grande ampleur : ce thème est celui de l’opposition frontale entre l’ancien monde marocain et l’Europe moderne, avant que le Protectorat, à partir de 1912, ne vienne créer les conditions d’une modernisation du pays qui verra un « nouveau monde » surgir, précisement, de l’ancien. Un livre de Claude Farrère, publié dix après la signature du Traité,  Les Hommes nouveaux (Flammarion, 1922) se présente comme le récit épique et réaliste à la fois de cette « grande transformation » qui emporte dans un tourbillon de changements le vieux royaume Alaouite. A l’évidence, et tous les historiens du Maroc au XXème siècle l’ont montré,  cette thématique de l’archaïsme marocain fut un argument majeur dans la riche littérature de légitimation du Protectorat français, d’autant plus que Lyautey s’attacha dès les débuts de son entreprise à présenter sous ses couleurs les plus favorables la politique de la Résidence, en invitant écrivains et conférenciers susceptibles de la faire connaître élogieusement.

 

I. Regard exotique, regard colonial 

 
        L’œuvre de transformation impulsée par la France est d’autant plus exaltée que les profondeurs du Maroc apparaissent davantage intactes et protégées des contacts extérieurs . Pierre Loti dans son récit de 1890 se félicitait de ce splendide isolement marocain qui lui a permis de préserver un mode de vie « oriental », ou perçu comme tel, qui bien sûr fascine le voyageur romantique en quête d’une altérité forte et irréductible. Pour Chevrillon, en 1905, franchir le détroit de Gibraltar, mêlé à « une centaine de passagers maures, juifs, rifains[3] » c’est littéralement changer de monde, quitter une « humanité » pour une autre, alors que le grand mouvement moderne de décloisonnement des géographies et des cultures[4] n’est encore, du moins pour le Maroc, que partiellement engagé : « Comme on sent que cette humanité-là, ses rythme, ses rêves, et ce bateau, sont d’essences différentes, -que celui-ci est le produit d’une civilisation tout à fait étrangère[5] ». Une fois à terre, un fantastique dépaysement pourra commencer, par les odeurs, les couleurs, les sensations, en un puissant émerveillement esthétique qui finalement l’emporte, du moins dans ces récits de facture exotique, sur la saisie historique et politique de la réalité marocaine. A la même époque, les notes de voyage de Tranchant de Lunel[6] saisissent les traits d’un Maroc onirique, dans le prolongement de Loti, tout en exaspérant la menace de désenchantement et de dépoétisation à laquelle est exposé le vieux pays chérifien au contact de l’Occident : « Il y avait un pays de rêve et d’antique beauté demeuré étranger aux civilisations destructrices et plongé dans le souvenir de son passé grandiose et sanglant. Vint la conquête. Le flot envahit les villes et les campagnes, menaçant, sous prétexte d’utilitarisme et de progrès, les vestiges de tant de gloire morte[7] ». Dans ces textes qui s’inscrivent dans une riche littérature postromantique vouée à la célébration du « monde sensible » (il faut rappeler que la 1ère édition des Nourritures terrestres de Gide date de 1897), odeurs et couleurs, lumières et réalités plastiques sont comme les portes d’entrée dans des mondes différents, que l’on peut apprendre à connaître par une démarche artiste où l’intuition est évidemment primordiale. Pour Chevrillon, l’« âme arabe d’une maison arabe » se dégage de l’ « arôme des bois spéciaux », ce qui entraîne cette remarque où se résume un certain esprit de l’exotisme ancien : « Le sentir suffit à m’évoquer l’Orient[8] ». Dans cette littérature de l’enchantement esthétique, la situation politique et sociale du pays est comme tenue à distance. Elle n’est pas entièrement effacée, loin s’en faut : Tranchant de Lunel sait décrire avec talent les groupes sociaux, il écrit de belles pages sur les chorfa de Moulay-Idriss où les grands caïds féodaux du Maroc berbère : dans tous les cas, il esthétise et dramatise la féodalité marocaine, sensible à sa mise en scène du pouvoir, de la souveraineté, attentif, comme Pierre Loti et Chevrillon avant lui, aux éclairages, aux drapés, en une permanente théâtralisation (avec une évidente fascination pour une impétuosité « primitive ») du vieux monde marocain. Certes, tous ces auteurs dégageront les traits d’une beauté qui appartient désormais au passé, qui est partout menacée de décrépitude, et qui doit dès lors prendre le risque de s’exposer à des forces de renouvellement, venues de l’extérieur, mais ils n’en reconnaissent pas moins l’intégrité et la force de la civilisation ancienne. Chevrillon retrouve partout, en milieu citadin comme dans les souks paysans, les traces d’une beauté « élémentaire », « primitive », « essentielle » : c’est particulièrement vrai dans les scènes de rue, avec l’énergie vitale de bédouins « virilement beaux », à proximité du « décor antique »  qui, dans les médinas marocaines, évoque « un coin de la vieille Rome impériale, quelque marché dans un faubourg du Trastevere ». Antiquité, certes plus « barbare » que celle transmise aux jeunes écoliers de la génération de Chevrillon par l’imagerie humaniste. En fait, elle concentre en elle ce que l’auteur appelle (élogieusement) la « sauvagerie du Sud[9] ».

         Le regard esthétique tend ainsi à valoriser une sauvagerie et une primitivité que le texte purement colonial perçoit quant à lui comme violentes, anarchiques, dangereuses, sans même leur reconnaître la moindre splendeur plastique et picturale. Ce qui chez Chevrillon comme chez Pierre Loti ou Tranchant de Lunel justifie le Maroc ancien, le « vieux monde » marocain, c’est la persistance d’une réalité « intacte encore[10] »  qui, au fur et à mesure que l’on s’enfonce  vers le Sud[11] conduit vers un « autre monde » : «  le Souss, la Mauritanie, l’Adrar, le Sahara, les grands vides planétaires, ceux que les cartes d’Afrique signalent par une seule teinte blanche, et qui s’en vont jusqu’au Sénégal, jusqu’au Soudan[12]. Ces « autres mondes » (géographiques, chromatiques) sont aussi de très anciens mondes dont le mystère se nourrit de l’indécision des cartes. Un tel éloignement est bien sûr nécessaire à l’enchantement que menace partout l’inéluctable avancée du « nouveau monde » colonial. Michel Leiris emploiera encore dans son Préambule à l’Afrique fantôme (1934) le vocabulaire bien connu de cet enchantement africain quand il rappelle sa fascination de jeunesse pour « un monde que je n’avais guère connu que sous son éclairage de légende » et qu’il pense capable alors de nourrir son profond « goût du merveilleux[13] ». En 1950 encore, il évoquera sa recherche « (d’)une poésie vécue et (d’)un dépaysement[14] ». Il inscrira son récit dans une topique plus ancienne quand il décrira Dakar, et de manière plus générale les villes administratives où la présence coloniale banalise l’espace et le dépouille de tout arrière-plan magique, à la façon dont bien avant lui Chevrillon avait évoqué le contraste Casablanca /Marrakech, ou, en Inde, Bombay/Bénarès. Chez Chevrillon, le sentiment aigu que le « nouveau monde » colonial sera le seul à même d’arracher le Maroc ancien à la décadence est source d’une vision à la fois pathétique et stoïque de l’inéluctable cours des choses. Ainsi, l’opposition ancien/nouveau monde permet de comprendre quelques ressorts essentiels d’un imaginaire d’époque où une représentation mythique ne cesse d’altérer ou d’influencer des analyses qui se veulent parfois plus historiques ou descriptives. Daniel Rivet a bien montré que le discours sur l’ « anarchie marocaine[15] » a profondément marqué une littérature d’époque qui tend à justifier une « paix française » qui achèverait au Maroc l’oeuvre entreprise d’abord en Algérie puis en Tunisie. Eugène Aubin (pseudonyme de plume du diplomate Coullard-Descos) a fixé en des traits quasiment définitifs, dès le début du siècle, l’image d’un Maroc féodal et guerrier dans une série d’articles, d’abord publiés dans Le Journal des Débats, La Revue des Deux-Mondes, La Revue de Paris et Renaissance latine, et réunis en volume en 1904 sous le titre Le Maroc d’aujourd’hui. Le récit se déroule au cœur de la crise dynastique qui opposa le sultan Abdelaziz au prétendant Bou-Hamara, et faillit voir la chute de Fès et le démantèlement du Makhzen sous la poussée de tribus berbères coalisées et dissidentes, comme une sorte de prélude à la crise de 1912 qui fut l’occasion dramatique qui permit à la France d’imposer la signature du traité de Fès[16]. La Préface du Maroc d’aujourd’hui est particulièrement instructive du regard porté par l’élite diplomatique française du temps sur l’ancien monde marocain, dépeint, selon une topique inlassablement reprise par la suite de livre en livre, comme un « pays obstiné dans sa résistance contre l’étranger » et qu’Aubin perçoit comme fondamentalement archaïque, religieux, et féodal. Il décrira ainsi la « féodalité marocaine » comme « une sorte de « Saint-Empire figé dans l’Islamisme » avec sa « fédération incohérente de tribus », « ses coutumes d’un autre âge[17] » non sans nuancer ce regard critique (plus étonné que vraiment admiratif) par la curiosité fascinée d’un historien qui a sous les yeux « le plus extraordinaire des Etats musulmans[18] » dont le caractère est essentiellement « déconcertant ». Le diplomate peut mettre en avant sa très riche expérience de l’Orient pour suggérer au lecteur une singularité marocaine qui tient à l’ancienneté des mœurs, des équilibres politiques, et à un traditionnalisme puissant, à la fois en milieu urbain et bédouin : « J’ai vécu plusieurs années au Caire et à Constantinople il m’a été donné de parcourir la plus grande partie des terres musulmanes, l’Algérie et la Tunisie, la Syrie et l’Egypte, les Indes et le Caucase, les pays balkaniques, la Turquie d’Europe et la Turquie d’Asie ; je n’ai rien rencontré nulle part qui ressemblât au Maroc et j’ai eu tout à apprendre en abordant l’Extrême-Occident de l’Islam[19]). Reste au diplomate à découvrir dans l’enchevêtrement des alliances tribales et makhzéniennes, à travers le conservatisme des corporations et des guildes, les forces de progrès (selon l’idéologie républicaine de l’époque) qui pourraient être le point d’appui futur de l’action modernisatrice de la France : sur quels groupes sociaux s’appuyer, par quels canaux s’insinuer dans l’ancien monde féodal, où favoriser les prémices d’un nouveau monde ouvert à l’hégémonie française. Selon Aubin, il y a assez de « jeu », dans le sens mécanique du terme, dans la réalité marocaine pour rendre progressivement possible le désenclavement du pays, ou plus simplement pour renforcer celui-ci à partir de la réalité commerciale, intellectuelle, politique d’échanges internationaux appelés au Maroc comme ailleurs à se renforcer. Il est intéressant de noter que, cinquante ans plus tard, dans l’ouvrage de Jean d’Esme déjà cité (qui est comme le chant du cygne du Maroc colonial), Ce Maroc que nous avons fait (Hachette, 1955), la thématique de l’anarchie marocaine se retrouve intacte, dans un livre qui se présente en partie comme une justification historique de l’œuvre accomplie. Comme toujours, Jean d’Esme use d’un art parfaitement maîtrisé du récit, où le travail de l’historien est partout servi par le talent du romancier colonial, dans un texte qui dramatise avec habileté les situations et déploie des contrastes certes faciles et répétitifs[20] mais qui surent séduire en leur temps un lectorat nombreux. C’est peut-être dans ce livre que le lieu commun de l’archaïsme et de l’isolement de l’ancien monde marocain se voit développé avec le plus de force. Jean d’Esme s’appuie sur les analyses d’Henri Terrasse à propos du substrat berbère pour souligner qu’à l’époque de l’ « anarchie marocaine » il y a la réalité puissante, objet certes de controverses, d’une identité berbère « instinctive » et « naturelle », et en tout cas « la plus incapable de s’élever jusqu’au concept de l’Etat et de la Nation ». Ce monde berbère, poursuit Jean d’Esme, faisant siennes un certain nombre d’affirmations de l’ethnologie coloniale, « constitue le fonds essentiel du peuplement marocain[21] ». Sa singularité est en quelque sorte confortée par les caractéristiques géographiques du Maroc. Celles-ci ferment le pays aux influences extérieures et dès lors rendent possible la pérennité d’un « ancien monde » cher à la sensibilité exotique : « Fermé sur la Méditerranée, défendu sur l’Atlantique, à peine entrebâillé sur l’est et vaguement entrouvert sur les déserts africains » (ainsi) le « bloc marocain » (…) devait-il échapper –et a-t-il échappé- à la marche du temps et du progrès. Réduit à voir passer tout autour de lui les grands courants des civilisations anciennes et modernes, il leur restait inaccessible et y demeurait lui-même indifférent [22]». On reconnaîtra facilement dans ces lignes des années cinquante une thématique bien plus ancienne, celle d’un univers « figé », « hiératique », « immobile », et que Chevrillon et Loti, un demi siècle plus tôt, avaient essayé de saisir dans sa splendeur esthétique, comme le témoignage d’une réalité devenue incompréhensible à l’Occident moderne. Dès lors il sera facile à Jean d’Esme de justifier le rôle historique du « protectorat » français, au moment (1955) où le Maroc se prépare à devenir indépendant : « (…) il a fallu notre venue pour que le pays fût tiré de son isolement et ouvert dans l’ordre et la paix aux grands courants vivifiants du progrès et de l’économie mondiale[23] ».

 

2. La grande transformation

 

         L’archaïsme marocain, l’éloignement, comme temporel, vers une Antiquité envoûtante du vieux pays des casbahs et des villes impériales rend dès lors d’autant plus passionnante à observer la « grande transformation[24] » rendue inévitable au contact de l’Occident moderne : choc colonial qui est comme une accélération de l’histoire, selon une conception évolutionniste que l’on retrouvera aussi dans des textes d’administrateurs coloniaux en Afrique Noire. André Chevrillon, dans ses écrits marocains, mais aussi dans des essais plus tardifs comme Derniers reflets à l’Occident , se fit l’observateur fasciné de ce basculement de l’histoire au cœur d’une nouvelle « ère coloniale » dont il fut le chroniqueur attentif. C’est surtout dans le deuxième volume de son étude sur La Bretagne d’hier (Plon, 1925) qu’il établit une comparaison entre les anciens mondes (old worlds écrit-il) occidentaux et orientaux et une orientation nouvelle de l’histoire, sous les traits de la technique, d’une vision utilitariste du monde, et d’un puissant processus de rationalisation qui entraîne inévitablement le « désenchantement » des univers anciens, où le rapport au sacré était primordial, ou en tout cas n’était pas rejeté dans les marges par la toute puissance de la réalité économique et matérielle de la civilisation moderne. A partir d’une proximité évidente entre les anciens mondes orientaux et occidentaux, qui autorise un rapprochement entre les Moussems marocains et les Pardons bretons[25], il peut retrouver, mais à  propos de la Bretagne cette fois, les expressions qui lui avaient servi à décrire, au début du siècle, la grande transformation du vieux monde marocain : « (…) le grand événement actuel de la Bretagne, c’est cela : introduction d’idées et de moeurs d’essence étrangère et moderne. Entre les âmes et les anciennes conditions d’existences, les équilibres millénaires sont dérangés[26] ». Les anciens mondes sont friables, fragiles, et ne peuvent pas résister longtemps au tourbillon moderne dont Chevrillon soulignera, en Bretagne comme au Maroc, l’extraordinaire rapidité, et les rythmes nouveaux, précipités, qu’il introduit dans une temporalité historique jusqu’alors lente et massive. Dans les détails de ses descriptions bretonnes Chevrillon retrouve toute une topique d’un certain regard français sur le Maroc : les mots, les expressions sont les mêmes. De même que le Maroc était le pays le plus archaïque de l’Orient musulman, la Bretagne incarne un rapport au monde (fait d’immobilité et de magie comme l’écrivait Pierre Loti mais en 1890 au Maroc) qui suggère aussi un climat « romantique » lui aussi appelé à s’éteindre : « Aujourd’hui encore, c’est une idée répandue qu’ils sont le peuple le plus archaïque d’Europe. Parce que sur leurs terres ils ont toujours répété la vie, les gestes de leurs aïeux, parce que la trace de chaque génération s’est confondue à celle des générations antérieures, cette terre nous émeut par cet aspect d’éternité qui est l’une de ses magies ». Breton et orientaux ont en commun de vivre dans des univers magiques (« l’âme tient chez les Bretons beaucoup de place ») qui correspondent aussi à ce que Chevrillon appelle « les temps antiques », ou encore « le Maroc d’hier[27] » : mondes anciens auxquels l’écrivain oppose une idée hégémonique, et conquérante au niveau planétaire, « l’idée rationaliste, critique et scientifique (…) partout la même, excluant de la représentation que les hommes se donnent de l’univers la part du rêve. (…) ; A la place de ce merveilleux si fécond, la Science et la Raison présentent à tous les peuples la seule vue du réel, qu’elles débrouillent et n’auront jamais fini de débrouiller ». Au terme de ces analyses, Chevrillon opposera le nouveau monde, l’ « humanité moderne », à « tous les peuples antérieurs » : « prépondérance dans la politique des nations des intérêts économiques ; application générale des vies à la poursuite des richesses[28] ».

        Quelques années auparavant (1905, 1913, 1917…) le Maroc avait été pour l’écrivain la grande scène spectaculaire de ce puissant mouvement historique de destruction, ou de délitement de l’ancien monde au profit de la nouvelle réalité industrielle et mercantile que Casablanca incarnera au plus haut point. On a l’impression que dans ce pays les choses sont grossies et comme accélérées : le Maroc devient alors une sorte de grand théâtre des conflits modernes, des évolutions destructrices, mais aussi d’un volonté politique (celle de Lyautey) capable semble-t-il de préserver une partie de la Beauté de l’ancien monde (telle est l’obsession politique de Tranchant de Lunel dans ses notes marocaines citées plus haut ) au cœur de la tourmente modernisatrice.  C’est dans Marrakech dans les palmes que l’on trouve les pages les plus fortes abordant ces problèmes : la même ville de Casablanca qui au contraire inspire aux écrivains coloniaux classiques (de F. Wiesberger à Jean d’Esme) un hymne enthousiaste à la modernité financière, à sa puissance de bouleversement du vieux Maroc autrefois figé dans l’illusion exotique est dans ce livre une sorte de caricature de l’Occident qui reproduit à une vitesse vertigineuse les terribles transformations que celui-ci a subies depuis l’ère industrielle. Aux yeux de Chevrillon Casablanca est une ville tentaculaire, surgie de rien, et concentrant tous les traits de la modernité la plus factice, la plus violente, la plus grossière. Ce n’est point un hasard si Chevrillon cite dans son récit de voyage La fête arabe de Jérôme et Jean Tharaud ou encore les écrits de Pierre Loti qui ont définitivement fixé un certain regard nostalgique. Certes, l’analyse de Chevrillon sait être nuancée, problématique, car il formule le vœu que « le régime de protectorat véritable qu’inaugure le général Lyautey » parvienne à     préserver les beautés du Maroc ancien tout en ouvrant celui-ci aux  influences modernes qui peuvent être des forces de renouvellement et de renaissance. L’exemple à éviter est celui de l’Algérie : « ce n’est pas l’Algérie que l’on veut recommencer ici[29] ». Mais le danger est grand que le nouveau monde marocain désormais ouvert à l’étranger ne devienne la terre de toutes les spéculations. Dès les premières pages de Marrakech dans les palmes, Chevrillon prévoit la migration massive d’un « nouveau monde » destructeur par les routes maritimes appelées à connaître un essor considérable :

   « Pas une couchette vide à bord. Aux guichets de la Transatlantique[30], à Bordeaux, on refusait du monde. Officiers, ingénieurs, gens d’affaires, petits commerçants, capitalistes qui vont « voir », ouvriers, cocottes : c’est un essaim de notre humanité d’Europe qui passe la mer pour se poser sur la côte ouest du Maroc. Il en part un semblable toutes les semaines de Bordeaux, un autre de Marseille. Mon voisin de table, qui achète et revend des terrains à Casablanca, m’affirme que la population de cette ville s’accroît de deux mille âmes par mois. Mais il y vend des terrains[31] ».

    Cette humanité occidentale, bourgeoise et affairiste, suscite un profond rejet de la part de l’écrivain :

      « Physionomies sans rêve, sans âme, la plupart, rappelant celles que l’on voit en semaine aux courses de banlieue : yeux trop précis, lourds mentons bleus sur des gilets que barrent des chaînes d’or. Par contraste, des officiers, très nombreux, et qui ponctuent de vermillon le flot terne de cette foule, de jeunes bourgeois français, plus fins, plus maigres, plus énergiques, beaucoup en tenue de cheval, nous figurent la civilisation vraie, je veux dire des traditions et des disciplines[32] ».

     Par la suite, dans un  chapitre intitulé « la beauté du vieux Maroc »  Chevrillon précisera encore l’opposition, constante dans son œuvre, entre l’ancien et le nouveau monde :

      « Les Américains, chez qui la nouvelle civilisation est plus avancée, et qui voient mieux lorsqu’il viennent en Europe, le contraste des deux âges, les Américains ont une expression pour désigner tout ce qui leur semble participer du premier. C’est le mot old world –vieux monde- qu’ils prennent adjectivement. Ils parlent d’une cité, d’un paysage, d’une physionomie, d’une façon d’être vieux monde[33] »   

        Suivent quelques pages remarquables, qui relèvent d’une véritable anthropologie culturelle du goût, du voyage et de l’amour des choses anciennes qui est comme la quintessence de la vieille Europe, comme distillée par la lenteur des siècles. Il faut citer ces pages méconnues mais qui pourraient trouver toute leur place dans les livres que les historiens modernes consacrent à l’évolution de la sensibilité, aux métamorphoses du goût (Alain Corbin entre autres) à l’archéologie d’une sensibilité moderne qui ne cesse de mettre en scène son rapport nostalgique au passé :

        « C’est de ce vieux monde que nous cherchons partout, passionnément, les traces et reliques ; dans les cités d’Espagne et d’Italie, dans les villages de Bretagne, en Orient, chez les antiquaires. Voilà sans doute ce que signifie le besoin moderne du voyage, comme l’appétit moderne du bibelot. Le bibelot, c’est le   rouet de nos grand’mères, c’est une assiette paysanne peinturlurée de fleurs, c’est une rude poterie de fellah berbère, c’est tout ce que façonnèrent des doigts humains, et que nous aimons tant, depuis que nous vivons parmi les produits que la machine a façonnés (…). Et c’est toujours de la beauté, parce qu’il n’est rien de ce que l’homme a fabriqué de ses mains où il n’ait satisfait dans le sens d’une certaine tradition, celle de son groupe, qui lui impose un style, son besoin de décorer, d’animer, d’enchanter la matière brute, en y projetant des harmonies (…). Le Maroc est sans doute, avec quelques royaumes d’Asie, le dernier exemplaire intact d’une civilisation du plus vieux monde. Une civilisation riche en types et modèles fixés depuis des siècles, analogue, en certains de ses traits essentiels, à des modes de culture qui régnèrent jadis en Europe, et dont elle fut la contemporaine, bien plus ancienne, par quelques-uns de ses traits fondamentaux, que l’islam et que la chrétienté[34] »

         Tout le récit de Chevrillon s’efforcera de dresser le portait poétique de ce Maroc enraciné dans des siècles de culture, tout en notant les signes de plus en plus nombreux d’une « altération », toujours décrite comme inévitable, au fur et à mesure que se multipli ent les « brèches » dans la « muraille » dont le Royaume avait su s’entourer, muraille qui, après la signature du Traité de Fès, se fissure de partout :

         « Si près de l’Europe ; c’est un paradoxe que le Maghreb ait pu     rester jusqu’au XXème siècle solitaire et farouchement clos. Des forces inéluctables s’amoncelaient alentour. La muraille tombée, elles faisaient irruption. Pour un temps la guerre les a détournées, absorbées, mais la guerre finie, la poussée va reprendre tout de suite, et les changements se précipiteront. On le sait bien, et de là tant d’yeux attentifs à bien regarder, tandis qu’il en est encore temps, ce dernier des mondes d’autrefois, tant de talents occupés à fixer les traits de la millénaire figure qui va vite s’altérer[35] »

     Parmi les signes manifestes de ce bouleversement, d’abord insensible, molléculaire, presque imperceptible, l’apparition des premiers avions dans le ciel de Marrakech : « Et puis le ronron familier du moteur. Le premier aéroplane qui s’aventure dans le sud marocain ». A Meknès, « mystérieuse encore il y a quinze ans », les signes sont encore plus graves d’un « enlaidissement » et d’un désenchantement qui accompagnent la poussée occidentale, « musiques et spectacles de « beuglants »  et surtout le cinéma qui attira très tôt, note Chevrillon, un public spécifiquement arabe en donnant une image dégradée de l’Europe moderne : « (…) et c’est là, devant des films qui ont passé des Olympias de New-York, de Milan et de Paris, à travers toutes les provinces, pour finir leur carrière au Maroc, -devant d’effarantes images de crimes américains et scientifiques, devant des scénarios où les dames roumis se déshabillent, où les maris de la race conquérante se révèlent ridicules, c’est là qu’ils prennent leur première idée de notre civilisation, et commencent d’en recevoir les influences[36] ». Il est évident que le regard de Chevrillon sur la grande transformation du monde marocain dont il est le témoin doit beaucoup à l’esthétique exotique. Chevrillon admirera d’autant plus la politique de Lyautey qu’il pense comme lui qu’il faut canaliser, dans la mesure du possible, les « forces inéluctables » qui cernent le vieux Maghreb et qui vont, surtout après le premier conflit mondial, faire irruption avec une impétuosité sans cesse accrue.

         Vingt ans après le premier voyage marrakchi de Chevrillon un livre d’une toute autre inspiration (libérale, saint-simonienne) donnera un éclairage tout à fait différent de cette fantastique mutation de l’ancien en nouveau monde marocain. L’enquête de Louis Roubaud, publiée chez Grasset en 1934 sous le titre Moghreb, commence elle aussi à Casablanca. Si Chevrillon éprouva une véritable répulsion à l’égard de la ville-champignon, dévorant autour d’elle l’espace ancien à la manière de l’urbanisation américaine, Louis Roubaud au contraire ne tarit pas d’éloges sur le « miracle » urbain de la jeune métropole. Celle-ci dégage en effet une sorte d’énergie « californienne ». Elle est l’avenir même du Maroc. Chez Roubaud, le vieux vocabulaire de l’enchantement exotique est détourné vers d’autres horizons. La « merveille » est désormais celle des grands travaux, des investissements lourds, et d’une greffe réussie des rythmes rapides de la temporalité industrielle et financière sur l’antique Orient :

        « J’ai pénétré dans l’ « empire fortuné » par la plus magistrale porte qu’ait jamais ouverte à l’entrée d’aucun de ses domaines le génie français. Il y avait ici, voici vingt-cinq ans, un rivage rébarbatif de sable et de brisants. La mer aboyait et mordait comme un molosse, ne laissant approcher aucun navire ni descendre aucun navigateur (…). En quelques années, cinq kilomètres de jetée ont encerclé la mer, dompté la houle et formé un abri de cent-quarante hectares[37] »

     Roubaud parlera dès lors de « port miraculeux » et de « merveilleuse métropole » , en énumérant les réalisations récentes qui sont partout la marque d’un dynamisme capitaliste tourné vers l’avenir : « Les silos plus majestueux que des cathédrales, ont pu emmagasiner 30.000 tonnes de blé. Ce magnifique ouvrage de pierre, de ciment et de fer apparaît tout neuf comme un jouet scientifique à la vitrine d’un magasin ». On est en face, remarque-t-il, d’une « magnifique folie créatrice » qui donna au développement de Casablanca des proportions inattendues et l’écrivain note alors « l’émerveillement que (lui) impose la ville magique », tout en se laissant aller à une sorte d’ivresse des chiffres : « C’est par centaine de millions de francs qu’il faut compter les capitaux publics et privés investis. Les chiffres que j’ai sous les yeux sont aussi éblouissants que la ville elle-même. En 1929, l’entreprise privée bâtit pour 250 millions. En 1932, 110. En 1931, 298 ![38] ». En 1934, lorsque Louis Roubaud publie sont livre,  non seulement le nouveau monde l’a définitivement emporté sur l’ancien mais il est parvenu à mettre à son service un vocabulaire romantique désormais destiné à exalter les merveilles et les enchantements d’une modernité entrepreneuriale et conquérante. Deux ans plus tard, dans un essai qui voulait présenter au lecteur une sorte de synthèse de la politique coloniale de la France, Empire ou colonies, (Paris, Plon, 1936), Louis Roubaud, en collaboration avec Gaston Pelletier, fera à nouveau l’éloge de Lyautey mais avec un infléchissement notable : le général est moins l’homme d’un équilibre maintenu entre l’ancien et le nouveau monde que l’artisan résolu d’une politique volontariste tournée vers l’avenir :

         « Là aucune accommodation paresseuse du présent au passé : d’emblée les solutions les plus hardies s’instaurent, l’équipement le plus perfectionné, la technique la plus récente exercent pleinement leurs droits. Le mouvement commercial progresse en valeur globale de cent quarante millions en 1911 à près de quatre milliards en 1923. Dans ce Maroc étincelant sous la cuirasse neuve et ses moissons dorées, bourdonnant de clair labeur et de riches négoces, qui reconnaîtrait le Moghreb sombre de Loti, perdu dans son rêve immuable, muré et impénétrable aux choses nouvelles ? » (p. 62)

         Sous la plume de Roubaud et Pelletier la sensibilité « artiste » de Lyautey s’efface devant sa fascination pour de nouveaux mondes coloniaux qui s’arrachent brutalement au passé et préfèrent un avenir « viril » à toute nostalgie rêveuse. André Maurois de son côté, dans un livre entièrement acquis à la cause du Résident Général, fait l’éloge à la même époque d’une action politique mise au service d’un constructivisme colonial dont les ambitions paraissent sans limites. André Maurois évoque une discussion avec Lyautey, à Casablanca, en 1925, à l’occasion de l’inauguration du chemin de fer à voie normale de Casablanca à Rabat. A cette occasion, Lyautey a invité des écrivains et des ingénieurs et il va à leur rencontre sur le quai. On peut penser que les propos rapportés par André Maurois sont fidèles, et on y découvre un « bâtisseur » obsédé d’ « ordre », de « symétrie », de « netteté »,  évoquant ses lectures de Descartes au lycée et s’intéressant en même temps aux gisements de phosphate (« les premiers du monde ») que l’on vient de découvrir à Kouribga[39]. Ici, Lyautey se veut résolument tourné vers le nouveau monde marocain…

 
        3. Les hommes nouveaux de Claude Farrère (1922)

        En 1922, lorsque Farrère, auteur à succès, proche de Pierre Loti, publie son épopée marocaine, la « grande transformation » analysée dix ans plus tard par Louis Roubaud est déjà largement engagée. Mais si l’idéologie coloniale, axée sur l’oeuvre de modernisation accomplie sous l’égide de la France, est omniprésente, elle est contemporaine d’une sensibilité exotique au cœur d’un très riche héritage littéraire dont témoignent, dans sa complexité, ses ambiguïtés, ses contradictions, les écrivains abordés dans cet article. Le roman de Farrère a parfois été jugé avec sévérité par la critique. Dans sa belle biographie de l’écrivain, Alain Quella-Villeger le trouve « ennuyeux » et « démonstratif » et rempli de « dialogues interminables » et de « platitudes désertiques[40] ». Mais on peut aussi bien aborder ce livre avec un regard d’historien (des mentalités, des représentations, d’un imaginaire culturel) et dès lors le trouver intéressant dans ses stéréotypes même et la visée politique, idéologique de toute une époque qui l’influence dans les moindre détails. Quella-Villeger remarque aussi que si on le compare au Prix Goncourt de 1907, Les Civilisés, Les hommes nouveaux sont comme la revanche du roman colonial sur le récit exotique : « Les hommes nouveaux sont le mea culpa des Civilisés[41] ». En 1922, Claude Farrère est un écrivain reconnu, aux opinions conservatrices affichées, mais aussi très controversé (comme Pierre Loti) à cause de ses prises de position sur l’Empire ottoman et la civilisation musulmane, au point qu’un article de L’Afrique latine en janvier 1920, parlera à son propos de « fétichisme de l’islam[42] ». Quella-Villeger a retracé les itinéraires marocains de Claude Farrère avant 1922, et rappelle que Lyautey l’avait invité au Maroc en 1919, en lui demandant de mettre sa plume au service du Protectorat comme il l’avait fait pour la Turquie[43]. Farrère répondit bien évidemment à l’invitation et il eut pour accompagnateur et initiateur à la nouvelle réalité marocaine Maurice Tranchant de Lunel en personne (le premier Directeur des Beaux-arts au Maroc, qui lui inspirera l’un des personnages des Hommes nouveaux, Maurice de Tolly). Tranchant de Lunel publiera en 1924 aux éditions Fasquelle un récit de voyage marocain, Au pays du paradoxe, qui réunit un ensemble de notes du plus haut intérêt, écrites de 1907 à 1923, où les considérations politiques se mêlent à des analyses esthétiques, très attentives entre autres à la description des architectures impériales, des casbahs et des médersas. Il se dégage de l’ensemble un saisissant tableau –comparable à celui qu’avait dressé quelques années plus tôt Eugène Aubin- d’un Empire chérifien que Tranchant évoque surtout dans sa beauté périssable. L’influence de Chevrillon est tout aussi évidente dans tous les passages, de facture très romantique, qui évoquent un « monde ancien » étonnant et étrange et comme infiniment éloigné dans une sorte de splendeur onirique. Dans sa Préface de l’édition de 1924, Claude Farrère se souvient de ses premières rencontres avec Tranchant de Lunel, à Nice, vers 1905 et met l’accent sur son éducation « purement anglaise » (c’et un trait qu’il partage aussi avec André Chevrillon) qui ne fut pas sans conséquences sur sa conception du Protectorat français au Maroc. Il évoque d’autres rencontres, en 1908, sur le croiseur Cassini où il était second, en octobre 1920 à l’hôtel de la Tour Hassan à Rabat, dans l’intention de mettre en valeur une communauté de pensée, rendue encore plus forte par une  admiration partagée pour la politique du général Lyautey[44]. S’il fallait en effet résumer en quelques mots la réalité du Protectorat, c’est bien l’expression de « nouveau monde » qu’il faudrait retenir, en précisant que ce nouveau monde doit parvenir à un équilibre politique, fait de protection des traditions et des mœurs du Maroc ancien tout en accueillant une modernité occidentale qu’il faut maîtriser et contenir (là ou le contre- modèle algérien renforcerait plutôt un processus de « désorientalisation » du pays). Tranchant de Lunel sera l’un des nombreux artisans d’un projet politique qui vise à transformer un royaume millénaire en une réalité nouvelle, inédite, difficile synthèse de tradition, de capitalisme innovant à l’américaine, de modernisme architectural et plastique :

        « Et j’eus tout le loisir de constater que Maurice Tranchant de Lunel, modèle 1920 reproduisait exactement Maurice Tranchant de Lunel modèle 1905. Seulement le cadre du tableau s’était élargi. Et Maurice Tranchant de Lunel, transplanté par les dieux d’une station de la Riviera dans la capitale d’un empire en train de s’enfanter soi-même, Maurice Tranchant de Lunel , de dilettante et de faiseur de villas, s’était changé en ministre d’Etat et en fondateur de villes, et de nations et de monde : d’un nouveau monde[45]… »

        Comment s’exprime dans le roman de Farrère cette création d’un « nouveau monde », à travers aussi quelles contadictions, quels paradoxes précisément, chez un écrivain qui a lu Loti, Chevrillon, la plupart des récits de découverte du royaume chérifien et qui fut tout autant que ses illustres contemporains et Tranchant de Lunel lui-même un voyageur au long cours ? Une difficulté, dont témoignent tous les écrivains de l’époque que fascina l’ « antiquité » marocaine est évidente à travers la cohabitation de deux espaces qui sont comme l’incarnation de deux temporalités : l’une, endogène, renvoie à des rythmes lents et agraires mais aussi à une imprégnation religieuse aimantée par des commencements mythiques, la seconde, extérieure, pénètre par les brèches côtières de villes nouvelles dont Casablanca est bien sûr la réalisation parfaite. Tranchant de Lunel écrira de manière tout à fait convenue que Casablanca est « la première plaie béante au flanc du Maroc ». Au moment où Tranchant la découvre, elle présente « tous les caractères de l’ulcère de la laideur européenne qui allait s’étendre et menacer de dévaster tout le pays[46] ». Il sera bien sûr facile d’opposer à la ville côtière de tous les échanges et de tous les brassages l’intérieur du Maroc, entre autres les villes saintes, Fès, Moulay-Idriss. Quelle vision propose de roman de Farrère de ces espace et de ces temporalités hostiles ? Le titre même ancre le récit au cœur de la modernité coloniale du XXème siècle. Le personnage principal, Amédée-Jules Bourron, est présenté comme l’ « homme de Casablanca[47] », et sa première apparition, à Marseille, alors qu’il s’apprête à embarquer sur un vieux paquebot de la Compagnie Paquet, le Mezzar, permet de décrire l’agitation, l’activité intense, les encombrements d’une capitale maritime où se rencontrent plusieurs mondes : « avec (…) la cohue des vapeurs, des voiliers, des barques, des chalands, des ras, des ferrys, des pointus, bref, de tout ce qui peuple Marseille et sa douzaine de bassins à flot ; et c’était, par-delà, Marseille même, planté sur ses quatre collines[48] ». Dès les premières pages de son roman Farrère introduit le thème du monde nouveau, ce « Maroc neuf » qui attire par milliers les émigrants qui fuient une vieille Europe sans avenir : « Un millier de recrues incorporées de la veille s’en allaient faire leur temps au Maroc, et s’ajoutaient à la tourbe déjà dense des émigrants, de tout ce que ce Maroc neuf et prometteur attirait à soi d’hommes, de femmes, d’enfants, las des misères ratatinées de l’Europe caduque[49] ». Terre propice aux réfugiés économiques de toutes sortes, le nouveau Maroc du protectorat français est dépeint d’emblée sous des traits américains , comme une nouvelle frontière favorable à un esprit pionnier[50] qui y trouvera un terrain d’expansion. Dans le roman, les hommes nouveaux sont porteurs de cet esprit de conquête et d’entreprise. Bourron est un self made man parti de rien et qui parvient en une dizaine d’années à se construire un empire financier. Maurice de Tolly est l’équivalent de Bourron, dans le domaine administratif et politique. Certes, l’un est plébéien, l’autre aristocrate. Mais chacun incarne un esprit d’énergie, et voue un véritable culte à l’action. Maurice de Tolly est un homme nouveau dans ce sens très particulier : il trouve au Maroc un cadre favorable pour servir, selon la vieille éthique aristrocratique, mais aussi pour façonner et modeler la réalité selon l’idéal d’une intelligence dirigée vers le monde réel, et non pas perdue dans des spéculations abstraites. Il est grand, écrit Farrère, par l’esprit et le savoir mais aussi (et surtout) par la « tâche accomplie » : « métamorphoser le Maroc anarchique et féodal, le sanglant Maroc de naguère, en cet empire neuf, moderne, futuriste qu’est devenu, tout d’un coup, le vieux Moghreb des Khalifes d’Occident[51]… ». Plusieurs passages du roman exposent avec force cette mystique de toute une époque, faite de confiance dans l’esprit d’entreprise et de création et de fascination pour les terres neuves. C’est Maurice de Tolly lui-même qui trace les traits principaux et récurrents d’un homme nouveau, ici de l’homme nouveau colonial[52], en réponse à des considérations pessimistes du capitaine Antonelli qui souligne quant à lui que la plupart des émigrants échouent et rentrent au pays « déçus et désespérés » :

         « Je n’étais rien du tout, en 1912, lorsque la fantaisie me passa par   la tête de jeter aux orties toute ma vieille vie française et d’aller à Tanger chercher fortune !... Et je suis devenu des tas de choses ; architecte, archéologue, ministre du Sultan, conseiller du Résident Général, ingénieur, jardinier, spéculateur, arabisant, philologue et même industriel et propriétaire… Et quant à master Bourron… il était encore beaucoup moins que moi, dans le temps que je n’étais rien !... et il est devenu tout : marchand de blé, marchand de mules, marchand de chameaux, marchand de ciment, marchand de plâtre, marchand de bois, marchand de routes, marchand de maisons, marchand de villes et de capitales, marchand d’hommes, de tribus, de nations[53]… »

         Ironie mise à part, les propos de Maurice de Tolly permettent de dégager le caractère des hommes nouveaux, que quelques pages plus loin Amédée Bourron résumera ainsi : « Je ne suis pas ce que les gens du monde nomment un nouveau riche, -c’est-à-dire un homme enrichi, sans qu’on sache pourquoi, et sans qu’il ose le dire. –Mais je suis ce que j’appelle moi, un homme nouveau… c’est-à-dire un homme qui était naguère petit, et qui vient de grandir, mais qui sait pourquoi, et qui le dit à tout le monde : par le travail, par l’énergie, par les bras, par la tête[54] !... »

     Non moins significatifs sont les nombreux passages qui prolongent la comparaison avec l’Amérique[55], et de manière plus générale avec tous les nouveaux mondes qui jettent les bases d’une civilisation très différente de celle de la vieille Europe, tout en conservant le meilleur de celle-ci, le raffinement et l’intelligence. Amédée Bourron fera souvent un éloge franc et direct de l’argent :

         « (…) depuis la paix, j’ai doublé mes affaires et je vaux vraiment, aujourd’hui, deux fois ce que je valais, en 1918… « Je vaux, je valais… » excusez le mot : au Maroc, nous aimons parler comme parlent les Américains. Dame ! nous faisons un pays neuf, comme eux-mêmes ont fait, dans leur temps. Mais nous faisons mieux, et plus vite, parce que nous sommes plus civilisés qu’ils n’étaient, et plus intelligents. Madame, vous êtes jeune, vous aurez le temps de voir la suite : je vous donne rendez-vous dans cinquante ans ! alors on dira « le Maroc » comme on dit aujourd’hui le Canada ou l’Australie ! N’ayez crainte, allez ! nous saurons grandir[56] » 

         Certes, cette idéologie américanophile peut conduire à durcir le discours du romancier, à lui faire tenir des propos très hostiles à la sensibilité exotique. En 1904, dans Le jardin de la mort, Louis Bertrand avait lui aussi opposé l’ ancien et le nouveau monde maghrébin, mais dans l’intention exclusive d’exalter le « spectacle si passionnant d’un peuple nouveau qui se cherche encore, qui s’organise et qui s’arme pour la vie[57] ». Ce peuple nouveau est celui des colons et des commerçants, des aventuriers et des convoyeurs dont il retracera l’épopée dans son roman Le sang des races (1899). Dans un esprit très proche, le narrateur des Hommes nouveaux évoque Amédée Bourron installé dans un café Place de France, cette « place extravagante », écrit-il, qui est au cœur de Casablanca, le « trait d’union véritable entre le Maroc d’hier et le Maroc de demain[58] ». Cette place permet de bien comprendre la proximité géographique de l’ancien et du nouveau monde, des « vieilleries » et des « nouveautés » :

         « Mais une place de France, bordée à main droite, par quatre immeubles à cinq étages, -ciment armé, chauffage central,- et, à main gauche, par le pisé crasseux du rempart maure encore intact avec sa porte à créneaux barbelés, et le minaret lépreux d’une mosquée strictement close ?... une place de France sur quoi les autobus, patinant dans la glaise, risquaient encore d’écraser les conteurs bleus psalmodiant les Mille et Une Nuits, où les chameaux baguenaudeurs, distraits de leur route par le ronron de l’aéro postal prês d’atterrir ?... oh ! je ne crois vraiment pas qu’on eût trouvé, nulle part au monde, une réplique à peu près exacte de cela[59] »

        Cette rencontre des espaces s’accompagne de celle des temporalités, et telle est sans doute la nouveauté absolue qui renvoie tous les exotismes à leur banalité clinquante : « l’extraordinaire était ailleurs : dans le contact immédiat, dans le conflit décisif de tous les passés et de tous les futurs, sur cette terre africaine qui fut le Moghreb des Khalifes d’Occident, et qui commence d’être une Nouvelle Amérique, plus américaine que Chicago et que San Francisco ensemble. Contact et conflit, avec la Place de France pour champ de bataille[60] ». Ce thème de la « nouvelle Amérique » se retrouve dans de nombreux textes de l’époque. Qu’il suffise de citer un livre contemporain des Hommes nouveaux, le récit de voyage d’André Chevrillon Visions du Maroc[61] qui décrit en termes admiratifs, très différents de ceux de 1913,  Casablanca la neuve : une « succession d’avenues rayonnantes ou concentriques », de « beaux édifices publics », de « claires maisons d’écoles », « partout les spacieuses et justes ordonnances, la sûre adaptation des choses à leurs fins, la netteté qui satisfait les yeux et l’esprit ». Partout triomphe un goût américain, fonctionnel et précis avec,  à l’intérieur des maisons nouvelles, « un ameublement presque américain, le plus moderne et le plus net[62] ». Sous la plume de Chevrillon, « américain » est désormais un éloge superlatif. Il rapporte que le porte- parole d’une délégation américaine reçue à Casablanca s’était exprimé en ces termes lors d’un banquet : « Vous avez travaillé, disait-il à ses hôtes, comme des Super-Américains[63] ». Tous les traits du « nouveau monde marocain » que rapporte Chevrillon rappellent en effet cette Amérique dont il avait fait une analyse pénétrante dans ses Etudes anglaises de 1901 et ses Nouvelles Etudes anglaises de 1910[64]  :

       « Nous le notions en 1913 : les débuts de Casablanca rappelaient ceux d’une Sioux-City ou d’une Oklahoma. Et dans sa trépidante population, je retrouvais l’esprit des pionniers du nouveau monde : intense vitalité, audace et rapidité d’action, goût du risque et de l’entreprise, demi-dédain des vieux pays ralentis d’Europe, assurance de succès, poussée jusqu’à la jactance –vingt traits qui ont longtemps passé pour proprement américains, et qui sont ceux de tout peuple nouveau qui s’installe sur sa terre, et veut grandir[65] »

        Ce « peuple nouveau » dont parle Chevrillon est-il porteur d’une synthèse historique qui donnerait à la France d’outre-mer un visage inédit ? C’était déjà l’interrogation de Claude Farrère en 1922, quand il entrevoyait dans Les Hommes nouveaux la possibilité de dépasser les dichotomies trop voyantes entre l’ancien et le nouveau monde, comme entre les caractères qui trempent les personnages du roman, par exemple Amédée Bourron, homme nouveau, et Jean de Sainte-Foy, « homme de vieille souche, et très civilisé (…), homme ancien[66] » certes incapable de rivaliser avec les hommes nouveaux en matière de force et de ruse mais supérieur à eux en intelligence, ironie, et séduction. Ce que le roman suggère, c’est que le Maroc pourrait être le lieu stratégique d’une rencontre entre les qualités anciennes et les vertus modernes d’énergie et de puissance. Toutefois il ne va pas jusqu’à inventer un personnage qui réaliserait en quelque sorte la synthèse entre les deux types. Ce personnage appartient à l’avenir. Dès lors, la juxtaposition, sans véritable fusion, entre des espaces et des temporalités très différentes conduit le romancier à enfermer ses personnages dans des « types[67] », sans que l’on observe en eux les transformations et les métamorphoses qui pourraient être le germe d’une nouvelle humanité. Maurice de Tolly représente peut-être une telle possibilité, mais il est davantage dépeint à partir d’un modèle ancien : celui de l’artiste, savant, ingénieur de la Renaissance. Ce qui contient en pointillé une possible leçon politique du roman : la renaissance européenne, si elle a lieu, se fera outre-mer, dans d’autres espaces et d’autres géographies que ceux de l’ancien continent. Les rares passages du roman qui s’efforcent de donner une description plus précise du nouveau monde marocain insistent sur les architectures, l’aménagement de l’espace. C’est ainsi que la maison d’Amédée Bourron à Casablanca parvient assez bien à mêler des éléments européens à l’héritage arabe et cela dès 1920, à l’aube encore du Protectorat. Casablanca est comparée avantageusement à Alger : « il était prodigieux que, dès cette époque, Casablanca pût jouir d’un confort et d’un luxe qu’Alger même, après quatre-vingt-dix ans de colonisation, n’a pas dépassés[68] ». Les réussites architecturales[69] qui parviennent à mêler l’héritage de deux mondes, occidental et oriental, doivent pour l’essentiel la beauté de leur style à Maurice de Tolly : « Maurice de Tolly, aux premières heures du protectorat, avait su ne rien oublier, et créer ainsi une architecture marocaine, alors que l’Algérie et la Tunisie en sont encore aux tâtonnements[70]… ». En 1922, le roman de Farrère annonce plus ce « nouveau monde » de formes et de style qu’il ne le décrit…

 

                                                       Jean-François Durand

                                                       Montpellier III.

 Notes    

 



[1] Paris, L’Harmattan, 1996, 3 volumes.

[2] Sylvain Venayre, Panorama du voyage 1780-1920, Paris, Les Belles Lettres, 2012, p.24.

[3] Un crépuscule d’Islam, Paris, Hachette, 1906, réédition EDDIF, Casablanca, 1999, p.27.

[4] Voir Sylvain Venayre, Panorama du voyage, op.cit., Chapitre 1, « Le triomphe de la communication ».

[5] Un crépuscule d’Islam, p.27.

[6] Réunies sous le titre Au pays du paradoxe, Paris, éditions Fasquelle, 1924. Je cite d’après la réédition d’Abdelhai Sadiq, imprimerie Al Watanya, Marrakech, 2011.

[7] Ibid., p.23.

[8] Op.cit., p.32. En 1932, le mirage oriental s’est définitivment dissipé sous la plume de Paul Nizan. Après avoir évoqué, comme les vestiges de l’ancien monde, « l’odeur rance, beurrée, poivrée, parfumée d’encens, de bois aromatiques, cette odeur magnifique, inoubliable, de l’Orient » il corrige : « En Arabie l’odeur des cuirs, l’odeur chaque mois plus insolente du pétrole remplacent l’odeur du café de Sana et d’Harrar », Aden Arabie, collection Points, 1999, p.109, 110 (1ère édition Rieder, 1931).

[9] Ibid., p.33, 34.

[10] André Chevrillon, Marrakech dans les palmes, Calmann-Lévy, 1919, réédition Aix-en-Provence, Edisud, 2002, p.23.

[11] Cette thématique se prolongera jusque dans la deuxième moitié du XXème siècle. Emile Dermenghem intitule « Vers le Sud » le chapitre 1 de son livre Le pays d’Abel. Le Sahara des Ouled-Naïl, des Larbaa, et des Amour (Gallimard, 1960) : « Pour certains, le Sahara est une patrie complémentaire, un état d’âme, un refuge de l’âme. Quand je dépasse, même pour la quinzième fois, Boghari et son qçar ocre, je ressens un choc, une dilatation » (p.13). Comparer avec Chevrillon : « J’ai fui bien vite vers le sud » (Marrakech dans les palmes, p.23).

[12] Marrakech dans les palmes, p.27.

[13] L’Afrique fantôme, 1934, réédition Tel/Gallimard, 1988, p.7.

[14] Ibid., p.14.

[15] Op.cit., p.27 et suivantes.

[16] Sur tous ces points, la documentation historique est abondante. Voir entre autres Charles-André Julien, Le Maroc face aux impérialismes,  Paris, éditions Jeune Afrique, 1978, Moulay Abdelhadi Alaoui, Le Maroc face aux convoitises européennes 1830-1912, Imprimerie Beni Snassen, Salé, 2001. Sur la mission diplomatique d’Eugène Aubin (Coullard-Descos), François Charles-Roux et Jacques Caillé, Missions diplomatiques françaises à Fès, éditions Larose, 1955 (chapitre IV). Pour une excellente évocation du contexte historique G. Saint-René Taillandier, Les origines du Maroc français. Récit d’une Mission (1901-1906), Paris, Plon, 1930.

[17] Eugène Aubin, Le Maroc d’aujourd’hui, Armand Colin,1904, réédition Eddif, Casablanca, Bibliothèque arabo-berbère, 2002, 2005, p.29.

[18] Ibid.

[19] Ibid.

[20] Jean d’Esme reprend toutefois à son compte des analyses bien connues de Lyautey et de son équipe à propos de l’ « équilibre » à préserver entre l’ancien et le nouveau monde. Il faut maintenir voire renforcer celles des traditions dont l’influence civilisatrice est indéniable, et entre autres tout ce qui touche à l’Islam marocain, mais aussi aux « hiérarchies » sources de stabilité sociale et politique. Jean d’Esme rappelle que Lyautey aimait citer à ce propos Montesquieu : « Alexandre résista à tous ceux qui auraient voulu qu’il traitât les Grecs en maîtres et les Perses en esclaves. Il ne laissa pas seulement aux peuples qu’il avait vaincus leurs mœurs, il leur laissa encore leurs lois civiles et souvent même les rois et les gouverneurs qu’il avait trouvés . Il fut Alexandre le Grand, parce qu’il respecta les traditions anciennes et parce qu’il voulut tout conquérir pour tout conserver » (Ce Maroc que nous avons fait, op. cit., p.39). Cette vision politique de la présence française en Afrique du Nord avait été anticipée dans l’ambitieux projet du Royaume arabe du second Empire. Voir Jean-Pierre Péroncel-Hugoz, « Le Royaume arabe ou l’Algérie sous Napoléon III, mémoire de DEA (inédit), Institut universitaire des hautes études internationales, Genève, 1974.

[21] Op., p.61, 62.

[22] Ibid., p.56.

[23] Ibid., p. 57.

[24] Pour reprendre le titre d’un livre célèbre de Karl Polanyi (1944).

[25] Derniers reflets à l’Occident, p.216.

[26] Ibid., p.208.

[27] Ibid., p.218,  225, 238.

[28] Ibid., p.240, 241.

[29] Marrakech dans les palmes, Op. cit., p.21.

[30] Quelques années plus tard dans Les hommes nouveaux Claude Farrère décrira en des termes semblables le trajet Marseille-Casablanca à bord de la Compagnie Paquet, rivale de la Transatlantique.

[31] Marrakech dans les palmes, p.15.

[32] Ibid. p.19.

[33] Ibid., p.106.

[34] Id.

[35] Ibid., p.109.

[36] Ibid., p. 51, 108, 109.

 

[37] Moghreb, Grasset, 1934, p.12.

[38] Ibid. p.12, 17.

[39] André Maurois, Lyautey, Paris, Plon, 1931, pages 315, 317, 318. Il faut noter qu’à d’autres occasions Lyautey sut au contraire mettre en valeur son rôle de « restaurateur » et de protecteur de la Beauté ancienne. Voir entre autres son discours du 26 mai 1921 au Congrès des hautes Etudes marocaines de Rabat, cité dans Robert Delavignette et Charles-André Julien, Les Constructeurs de la France d’Outre-Mer, Paris,  éditions Corrêa, 1946, p. 521-522.

[40] Alain Quella-Villeger, Le cas Farrère, Presses de la Renaissance, 1998, p. 228.

[41] Ibid., p.229.

[42] Ibid., p.224.

[43] Ibid., p.226.

[44] Lyautey ne fut pas enthousiasmé par le roman de Claude Farrère, pour des raisons qu’analyse Guy Riegert dans son article « Le Protectorat marocain au péril des « hommes nouveaux », dans Littérature et colonies, Les Cahiers du SIELEC, no 1, éditions Kailash, Paris-Pondichéry, 2003.

[45] Au pays du paradoxe, op.cit., Préface de Claude Farrère, p. 18.

[46] Ibid. p.25.

[47] Les hommes nouveaux, Flammarion, 1922, p.7.

[48] Id.

[49] Ibid., p.11.

[50] dont le mythe (et la réalité historique) furent partagés dans de nombreux milieux. Voir Yvonne Kniebielher, Geneviève Emmery, Françoise Legay, Des Français au Maroc, Paris, Denoël, 1992. Les auteurs parlent à juste titre de « fonction poétique » pour désigner l’étroite dépendance de la réalité et des récits qui la façonnent.

[51] Les hommes nouveaux, p.20.

[52] qui est purement et simplement oublié dans la plupart des études qui bordent cette question dans les années 1930. Voir entre autres La fabrique de l’ « Homme nouveau », sous la direction de Jean Clair, Gallimard, 2008.

[53] Les hommes nouveaux, p.24.

[54] Ibid., p. 47.

[55] Cette comparaison est ancienne. On la retrouve à propos de l’Algérie, mais aussi de l’Egypte, comme le remarque Emile Témime : « dès les nnées cinquante du XIXème siècle, les terres du Levant sont perçues comme « une nouvelle Californie », dans L’orientalisme des saint-simoniens (dir. Michel Levallois et Sarga Moussa), Paris, Maisonneuve et Larose, 2006, p.24.

[56] Ibid., p.53.

[57] Voir Jean-François Durand, « Le Maghreb de Louis Bertrand et d’André Chevrillon », dans Regards sur les littératures coloniales, Paris, L’ Harmattan, 1999, p.200.

[58] Les hommes nouveaux, p.117.

[59] Ibid., p. 117-118

[60] Ibid., p.118.

[61] Marseille, éditions F. Detaille, 1933.

[62] Ibid. p.24.

[63] Ibid., p. 26.

[64] Livres publiés aux éditions Hachette. Voir les chapitres sur « Les Etats-Unis et la vie américaine » et  « L’avenir aux Etats-Unis ».

[65] Visions du Maroc, p. 26.

[66] Ibid., p.185.

[67] Comme de Chassagnes et hadj Madhani el-Saadi portrait à peine transposé (mais certes idéalisé) du Glaoui, pacha de Marrakech. L’amitié chevaleresque qui lie les deux hommes est comme un écho du rêve du Royaume arabe, qui aurait vu se rencontrer l’élite de deux peuples de tradition guerrière. Il est à noter que leur amitié doit beaucoup à la pratique des langues. Durant sa mission dans le sud marocain, de Chassagnes « n’avait pas usé tois fois en trois ans de la langue des Roumis, ne parlant qu’arabe, ou chleuh, chleuh plus souvent qu’arabe. Et c’était bien là le secret de la fraternelle amitié qui était entre hadj Madhani et lui-même : une seule langue, un seul cœur… » (p. 244).

[68] Les hommes nouveaux, p. 89.

[69] sur la nouvelle Casablanca entre mythe et réalité historique, voir l’article de Jean-Louis Cohen, « Casablanca de la cité de l’énergie à la ville fonctionnelle » dans Architectures françaises Outre-mer, éd. Pierre Mardaga, Liège, 1992.

[70] Id.


   

 fg