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La critique littéraire dans La vie africaine (1959-1965)

Jean-François DurandUniversité Montpellier III


La vie africaine a joué un rôle essentiel dans le débat d’idées qui fut si vif, dans les années soixante, lorsque l’Afrique francophone devenue indépendante eut à faire, dans tous les domaines, coopération internationale, politiques de développement, culture, enseignement, un certain nombre de choix décisifs qui continuent à peser sur les orientations d’aujourd’hui. Le mensuel fut publié de mars 1959 à juillet 1965. En octobre 1965, Olympe Bhêly-Quenum lança une autre revue, L’Afrique actuelle, qui  prolongea et amplifia l’effort déjà accompli, avec en outre une attitude novatrice : ce deuxième mensuel se voulut en effet bilingue, rédigé en français et en anglais, tout en préservant son indépendance politique, particulièrement devant les réalités de plus en plus contraignantes d’une Françafrique tissée de complicités, de silences et d’oublis volontaires. Ce deuxième mensuel compta 37 numéros, jusqu’à sa disparition en mars 1969. Si dans les deux revues les pages culturelles occupèrent toujours une bonne place, c’est surtout dans la première qu’elles alimentèrent une réflexion attentive à accorder à la littérature et aux arts en général toute leur importance dans le processus de développement. C’était d’ailleurs une option largement partagée à l’époque, et dont le Président Senghor se fit l’écho dans d’innombrables articles, commentaires et discours. Un court texte, placé en encart dans plusieurs numéros de La vie africaine en éclaire les soubassements les plus profonds : « La Vie africaine est dirigée et réalisée par une équipe de journalistes africains indépendants à l’avant-garde du combat pour l’unité culturelle négro-africaine ». Cette annonce avait bien sûr une valeur programmatique : il s’agissait, dans l’esprit d’un Senghor ou d’un Cheikh Anta Diop (dont les pensées se rejoignent souvent plus qu’on ne pourrait le croire) de combattre une balkanisation et un émiettement culturels qui ne pouvaient profiter qu’aux anciennes puissances coloniales. Cette « unité » prolonge d’autre part les intentions les plus militantes de la négritude des années trente. Dès lors, il est facile de comprendre la portée éminemment politique des chroniques littéraires de La Vie africaine qui abordent aussi bien la littérature francophone qu’anglophone, sans omettre les créations des noirs américains, des antillais, des haïtiens. Cet universalisme hautement revendiqué ressort de la composition même de l’équipe dont parle l’encart : on y retrouve Georges Chaffard, journaliste au quotidien Le Monde, Bara Diouf, futur directeur du Soleil de Dakar, Gabriel d’Arboussier, co-fondateur, en 1946, du Rassemblement Démocratique Africain, ministre de la justice de Senghor de 1960 à 1962, Ambassadeur du Sénégal en France de 1963 à 1964, Jacques Rabemananjara, un des fondateurs du Mouvement Démocratique de la Rénovation Malgache, poète et dramaturge, Albert Tevoedjre, ancien dirigeant de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France, homme politique et écrivain. Le romancier Olympe Bhêly-Quenum apparaît quant à lui au poste de rédacteur en chef à partir du no 31, après avoir tenu régulièrement la chronique littéraire de la revue depuis le no 13 d’avril 1961 (son roman Un piège sans fin qui lui valut d’emblée une reconnaissance internationale avait été publié chez Stock en 1960). L’équipe, à l’évidence, est brillante. Elle réunit des talents de générations différentes, pour certains formés au cœur même de l’Administration coloniale (Gabriel d’Arboussier plus particulièrement), dont ils connaissent parfaitement les rouages et les codes. L’ancrage est à gauche, avec pour beaucoup une sensibilité mendésiste clairement revendiquée. Les écrivains et poètes sont eux aussi des militants politiques actifs, qui connurent parfois la prison et l’exil. L’idéologie progressiste est le ciment incontestable de ces personnalités non alignées, qui ne dissocient jamais culture, économie et développement. Les différents numéros illustrent tous ces convictions fondamentales, par delà les changements sensibles de l’équipe de direction au fil du temps. Si la littérature occupe une place importante dans les comptes-rendus d’ouvrages, il faut signaler l’intérêt constant que porte la revue aux formes de création les plus contemporaines, et dont elle perçoit qu’elles sont appelées à accompagner l’Afrique dans son mouvement d’émancipation, parfois à le précéder. Le cinéma, la musique, le théâtre sont ainsi interrogés avec passion, d’autant plus que l’on mesure pleinement le rôle qu’ils peuvent jouer dans le renforcement d’une culture africaine transnationale, peu soucieuse de repliements identitaires frileux. Une autre conviction se fait jour tout au long des livraisons mensuelles : celle d’une œuvre commune à laquelle sont amenés à collaborer blancs et noirs, français et africains, et cela d’autant plus que la décolonisation ouvre des perspectives égalitaires qui avaient bien peu de chance de s’exprimer vraiment dans le cadre des anciens rapports entres colonisateurs et colonisés, quoi qu’ait pu en prétendre l’idéologie en trompe l’œil de l’ « humanisme colonial ». En ce sens, on peut dire que l’esprit profondément démocratique et universaliste de la revue perçoit que les indépendances émancipent aussi bien le colonisateur que le colonisé, et préparent ainsi les conditions historiques d’une véritable renaissance, d’une symbiose, dirait Senghor qui crée entre les cultures noires et occidentales un puissant rapport d’interculturalité. Cette ligne de force, qui procède de convictions philosophiques bien assises aussi bien que d’une analyse politique pragmatique, explique, comme nous le verrons, les orientations, implicites ou explicites, de la plupart des chroniques littéraires de la revue, particulièrement celles d’Olympe Bhêly-Quenum. En ce sens, critique littéraire et sociale, analyse politique et esthétique ne peuvent être dissociées. Les romans dont rendent compte les chroniques de La vie africaine sont toujours profondément enracinés dans l’Histoire et dans l’événement. Cette attention prêtée à l’événement, en l’occurrence à l’événement littéraire, est dans la pure tradition d’un certain journalisme exigeant, intellectuel, analytique, selon une éthique du métier qui fut aussi celle des Cahiers de la quinzaine et que Le Monde, durant du moins sa grande époque, s’efforça de maintenir. Il est bien sûr impossible, dans le cadre limité de cette intervention, de proposer une analyse exhaustive de toutes les chroniques littéraires et culturelles parues dans La Vie africaine, et je me contenterai donc d’en dégager la philosophie et les principes à partir des plus significatives d’entre elles. On pourrait d’ailleurs regrouper les remarques autour de trois axes principaux. Il y d’abord la conviction qui ressort de plusieurs chroniques d’assister à la naissance d’une nouvelle littérature. La notion, encore floue (et elle l’est toujours) de « francophonie », permet de cerner de façon assez satisfaisante ces nouveaux espaces d’expression appelés à se renforcer en même temps que les indépendances. De La Vie africaine à l’Afrique actuelle l’attention portée à ces nouveaux continents romanesques, poétiques, dramaturgiques qui grandissent en même temps que les nations libres ne se dément jamais. Les discours et prises de position de Senghor, en ce domaine, sont fidèlement rapportés. Toutefois, face aux débuts d’organisation d’une francophonie institutionnelle dont les deux revues perçoivent d’emblée les possibles dérives, on préfère la notion de « Commonwealth francophone » : celle-ci suppose en effet des rapports plus égalitaires, et un dépassement de la traditionnelle géographie culturelle qui construit des périphéries « francophones » autour d’un centre « français ». Dans L’Afrique noire et son destin, Robert Delavignette avait rêvé d’un « Empire sans métropole », et c’est un peu cette idée que retrouve le « Commonwealth francophone » : une communauté linguistique où le français de France ne serait, pour reprendre à nouveau l’image de Delavignette, qu’une « province parmi toutes », et non pas le Centre dominateur qui utiliserait la francophonie pour reconstituer sous d’autres formes l’ancienne hégémonie impériale. Ainsi, le processus d’autonomisation politique des anciennes colonies doit s’accompagner d’un mouvement linguistique et culturel non moins émancipateur (dans un article publié dans le no 12 de L’Afrique actuelle, Raymond-William Rabemananjara préférera parler d’une « fraternité de langue »). On comprend dès lors que la littérature peut jouer un rôle de premier plan dans ce vaste mouvement historique de libération que l’on voyait, en ces années pionnières de La Vie africaine, avec un optimisme sans faille. La tonalité de bien des chroniques littéraires de l’époque ne s’explique qu’à la lumière de cette conviction militante, dont je ne donnerai ici que quelques exemples. Dès le no 4 de La Vie africaine le chroniqueur littéraire anonyme salue un roman de Joseph Owono, Tante Bella en qui il voit « un événement dans son genre qui inaugure la naissance d’une « école réaliste africaine ». C’est le même sentiment de nouveauté et d’invention que l’on retrouve, dans le no 12, avec le compte-rendu d’ Un piège sans fin d’Olympe Bhêly-Quenum : « Pour la première fois dans la littérature négro-africaine, un jeune romancier dahoméen présente un aspect de son pays du Nord au Sud ». Lorsque Olympe Bhêly-Quenum, à partir du no 13, prendra à son tour  la responsabilité des chroniques littéraires, il le fera dans le même esprit, et dans l’intention clairement affirmée de porter « à travers le monde le témoignage de la civilisation négro-africaine ». Or tout, ou presque, en ce domaine, reste à faire. Historiquement, l’Afrique, contrairement à l’Asie ou au monde arabe, a souffert d’un incontestable déficit de reconnaissance culturelle. La science africaniste, née au cœur même du cadre colonial aussi bien français qu’anglais, n’a donné que tardivement des chefs d’oeuvre comparables à ceux des orientalistes classiques. Le roman y est un genre neuf, récent, qui a encore devant lui, en ce début des années soixante, d’immenses territoires à conquérir. Dans le no 51 de La Vie africaine, Olympe Bhêly-Quenum reproduit le texte de la Conférence qu’il a prononcée à l’Institut Philosophique de l’Université de Pérouse sur l’avenir de la littérature africaine ». Les accents en sont très souvent césairiens. On y lit la défense d’écrivains éclaireurs, à l’avant-garde de leur art, selon l’esthétique de ce que l’on pourrait appeler un romantisme social « francophone » : « Voyeurs ou barbares des temps modernes, l’avenir de la littérature africaine, s’il doit être à la fois social, politique, psychologique et anthropologique, il doit être également tellurique. Et, pour cela, il nous faut, armés d’une culture assez solide permettant de voir loin et clair, plonger dans les abîmes du monde nègre, les prospecter en sachant que nous avançons vers l’inconnu où se trouvent mille surprises et déceptions qui seront tout de même des découvertes ». Dans cette puissante intention prométhéeenne d’invention de mondes nouveaux, critique littéraire et création doivent marcher d’un même pas, et le romancier salue « l’apport constructif des critiques africains » envers « notre littérature de demain, déjà en cours de création ». Parmi ces apports constructifs, il est bien normal que le chroniqueur distingue ceux de la critique universitaire, qui, dans le domaine des créations francophones, en était à ses commencements. En mai 1963 (no 36), le critique rend compte de l’ouvrage pionnier de Lilyan Lagneau-Kesteloot sur Les écrivains noirs de langue française : naissance d’une littérature, dont le titre dit bien l’enthousiasme de l’époque à saisir un phénomène culturel inédit, dont on pressent qu’il sera porteur de profonds renouvellements. On parle ici de naissance d’une littérature comme ailleurs de naissance d’une nation, dans le creuset d’une histoire qui ne cesse de s’inventer elle-même en même temps qu’elle produit des styles neufs et singuliers. Ce qui est valable pour l’Afrique l’est aussi pour le Maghreb, les Antilles et Haïti, en cette formidable floraison de nouveaux mondes  esthétiques dans le prolongement des grandes découvertes de la négritude. Dans son compte-rendu, Olympe Bhêly-Quenum retrouve tout naturellement le ton d’une historicité épique qui convient aux époques de ruptures et de puissants renouvellements : « L’ouvrage, plus sociologique qu’essentiellement littéraire, nous fait connaître le gigantesque combat engagé en 1932 par un manifeste antillais intitulé « Légitime défense ». Les auteurs étaient des mulâtres ; mais rapidement, le cadre fut brisé, s’élargit et atteignit les étudiants africains de Paris, parmi lesquels devait prendre irrévocablement position le triumvirat négro-africain bien connu, composé de Césaire-Damas-Senghor. A leurs côtés parurent assez vite les noms d’Alioune Diop, de Suzanne Césaire (dont l’esprit combatif et le style incisif sont bien dignes de ceux de son mari), Jacques Rabemananjara etc… Tous avaient lu Price-Mars (haïtien), Claude MacKay, Countee Cullen et Langston-Hughes, écrivains noirs américains qui revendiquaient âprement avant l’heure leur commune origine africaine. Même René Maran avait, inconsciemment, participé à cette revendication ». On voit se dessiner ici la géographie culturelle d’une littérature déjà mondialisée, où les écrivains sont des passeurs de frontières. Ce sont eux, plus que les politiques (et en tout cas avant eux) qui font bouger les lignes, en une fantastique rencontre des continents qui est au cœur de la grande aventure de la modernité.

    On comprend, à travers les choix mêmes opérés dans les chroniques littéraires de La Vie africaine et de L’Afrique actuelle que d’article en article se construit par fragments une conception d’ensemble de la littérature, et de la littérature nouvelle. Cette dernière échappe aux catégories trop étroites du classicisme : le roman africain (ou antillais) ne peut qu’être ouvert à d’autres discours qu’il accueille et souvent revivifie : ceux de l’Histoire, de l’anthropologie, de la critique sociale. En rendant compte d’un roman qu’il invite la critique française à découvrir et à faire connaître, Crépuscule des temps anciens du voltaïque Nazi Boni (La Vie africaine, no 29 d’octobre 1962), Olympe Bhêly-Quenum constate que le roman africain, plus que tout autre, ne saurait se laisser enfermer dans le cadre rigide de la fiction traditionnelle. S’il veut « contribuer à la connaissance du monde nègre », il doit se nourrir à une multitude de savoirs, aussi bien traditionnels que lettrés : « L’auteur du Crépuscule des temps anciens le reconnaît ; aussi a-t-il maintes fois recouru dans la rédaction de son ouvrage aux travaux des linguistes, des historiens et aux chroniques des missionnaires sur les Bwamu ». Quant il se livre à un tel décloisonnement, le roman devient un instrument de connaissance et d’exploration du réel, et il a dès lors devant lui de fascinants territoires, encore bien peu cadastrés. Que sait-on, en effet, des intérieurs de l’Afrique, des paysages et des langues, des traditions, des sédiments nombreux d’une histoire foisonnante qui se perd dans les profondeurs de l’oralité ? C’est ce que suggère aussi Edouard Glissant, dans l’entretien avec Olympe Bhêly-Quenum que reproduit le no 52 (novembre 54) à propos du Quatrième siècle. Le titre même de ce roman évoque une autre chronologie que celle de l’histoire occidentale, une mesure du temps liée à la traite, et qui dès lors calcule sa genèse sur une échelle plus courte, plus contemporaine. Mais cette jeunesse du temps historique permet de comprendre que l’écrivain antillais ou haïtien a le privilège insigne d’être au commencement d’un monde, d’un nouveau monde qu’il salue et qu’il invente, et d’abord, comme le fit Glissant dès son premier livre, à travers ses paysages, son chromatisme, ses espaces. La matière romanesque, ou poétique, est dès lors infinie, bien loin du sentiment de ressassement et de réécriture qui affecte parfois les vieilles (autant que belles) lettres d’Occident. En ce sens, on pourrait parler d’un véritable romantisme francophone, qui doit moins à l’affiliation à un courant littéraire connu qu’à un sentiment de fraîcheur, de nouveauté et d’immensité des mondes esthétiques à découvrir. La littérature savante contribue pleinement à ces découvertes : les chroniques d’Olympe Bhêly-Quenum ne cessent d’y insister, et c’est pourquoi elles accueillent une littérature ethnographique chargée elle aussi d’une puissante poésie, de même que des essais, des synthèses sur l’art et les cultures africains qui trouvent toute leur place dans le voisinage des romans et de la poésie. Je n’en donnerai que quelques exemples significatifs. Dans le no 22 (février 1962) on peut lire un compte-rendu très favorable de Muntu, l’homme africain et la culture négro-africaine de Janheirg John. Mais il est vrai que ce livre donne des arguments (à la suite de Frobenius) contre Hegel, repris par Jaspers qui dénient à la pensée africaine toute rationalité. D’autre part, le titre même permet la critique d’une conception occidentale trop étroite de l’homme, et qui sépare trop celui-ci de son enracinement cosmique et lignagier, qui l’enferme trop dans son ipséité. Muntu, en effet, signifie « homme », mais comme un « être humain comprenant les vivants et les morts, les dieux et les ancêtres divinisés ». Cette simple définition anthropologique, parfaitement claire dans son énoncé, ouvre de formidables univers, bien au-delà de ceux de l’occident cartésien et désenchanté. Il y a là, potentiellement, une matière romanesque d’une extraordinaire richesse, qui d’ailleurs ne sera exploitée que bien après cette chronique journalistique de 1962 par les écrivains antillais et Olympe Bhêly-Quenum lui-même (mais il faut noter que les premiers jets de l’Initié remontent aux année 60). Dans un même ordre d’idée, il faudrait signaler le compte-rendu d’Afrique, les civilisations noires de Jacques J. Maquet (no 41, novembre 1963) ou encore d’Afrique, l’Art des peuples noirs d’Elsy Lauzinger, qui tous apportent leur pierre à la grande vision humaniste de la négritude.

    On le constate, les universitaires occidentaux ne sont jamais oubliés dans les chroniques littéraires de La Vie africaine, bien éloignées d’un certain afrocentrisme très à la mode aujourd’hui dans certains cénacles. Le chroniqueur se laisse au contraire aller à des rapprochements, des « convergences » senghoriennes, quand il aborde dans le même numéro (47, mai 1964) l’étude de Montserrat Palau Le roi-dieu au Bénin et celle de François Chamoux Civilisation grecque.  La revue, comme plus tard L’Afrique actuelle, ne cesse d’insister sur la nécessité d’un projet commun, d’une civilisation commune, qui sera la fruit de la rencontre des Afriques et des Occidents. Dès sa première chronique de La Vie africaine (no 13, avril 1961), Olympe Bhêly-Quenum, en rendant compte du livre pionnier de Bakary Traoré, Le théâtre négro-africain et ses fonctions sociales,  fixe nettement une ligne de pensée dont il ne s’écartera jamais : « être formés par l’humanisme occidental ne nuit en rien aux Africains : cet apport premier ne les empêche nullement de faire remonter des sombres profondeurs où il fut aboli leur passé riche d’enseignements, d’intérêts et d’originalités ». La leçon vaut d’autant plus pour le théâtre, genre neuf en Afrique, si l’on excepte bien sûr la théâtralité propre à certains rituels et la dramaturgie des grandes cérémonies cosmogoniques (qui sont d’ailleurs autant de sources d’inspiration pour la scène moderne, si avide de sacralité). Les mêmes idées sont reprises dans le no 19 de novembre 1961, à l’occasion du compte-rendu très élogieux de l’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane. Il faut citer longuement cette analyse de l’attitude de Samba Diallo, qui est un excellent résumé des positions les plus politiques de la revue en ces années-là : « La chance de Samba Diallo venait de sa tante, la Grande Royale, une de ces africaines qui se révèlent souvent plus lucides et plus réalistes que les hommes. Intelligente, portée à l’action et douée d’une inflexible volonté fondée sur le bon sens, elle a vite compris que le destin de la nouvelle Afrique ne résiderait pas dans la seule connaissance des valeurs africaines, mais au contraire dans la confrontation de ces valeurs avec d’autres valeurs éprouvées. Grâce à elle, beaucoup de Diallobé ont admis que la vérité n’est à peu près saisissable qu’à la conjoncture des civilisations ». Valeurs, confrontations, conjoncture : voilà trois maîtres mots d’un véritable dialogue des civilisations fait à la fois d’exigence et de rigueur, et dans lequel la critique littéraire a toute sa place.

    En lisant tous ces extraits de ses chroniques, on comprendra d’autant plus aisément qu’Olympe Bhêly-Quenum sera d’autant plus impitoyable pour les auteurs qui dressent entre les cultures et les « races » des barrières infranchissables. Il détestera Moribane, la déesse des eaux de Pierre Cros (compte-rendu du no 28, août-septembre 1962) : « A cette époque de décolonisation des peuples africains, une curieuse gangrène ronge les consciences des Noirs et des Blancs ; c’est la maladie des récriminations, des bilans où chacun ne voit que le mal. Romanciers africains et européens contaminés sont comme désormais incapables de parler d’autre chose que des antagonismes entre Noirs et Blancs : sujets tabous, sujets paresseux et, ma foi, sans originalité (…) il s’agit encore d’une sorte de « Va-t-en avec les tiens ». Constat sensiblement identique à propos du livre de Christine Garnier, La fête des sacrifices (no 15, juin 1961), caractérisé par son profond pessimisme concernant les rapports interraciaux : « Le livre fermé, on a l’impression d’avoir subi une torture, peut-être parce que Madame Christine Garnier s’est acharnée à écrire un ouvrage amer, vériste jusqu’à un irrémédiable désespoir. Le fil ténu d’une impossible entente et d’une vaine communauté lie entre eux les faits et les idées. On apprend ici et de la part d’une Française, que la race blanche et la race noire ne sont pas faites pour se comprendre, ni pour s’aimer, encore moins pour bâtir ensemble quelque chose de viable : parents, politique, coutumes ou religions les désuniront nécessairement ».

     A l’évidence, avant les radicalités politiques des années 70 (et la tentation communautariste d’aujourd’hui), les chroniques littéraires de  La Vie africaine sont parfaitement à l’unisson de ces années d’espoir qui croyaient à la coopération internationale, aux valeurs du développement et à une émancipation culturelle et économique qui marcheraient d’un même pas. Et si le cours de l’Histoire avait rendu obsolète le vieux rêve d’une république franco-africaine, on pouvait en revanche adhérer au projet d’une culture commune, dont la langue partagée était le fondement, culture en train de s’inventer sous nos yeux et soucieuse d’une identité qui relevait tout autant d’une fondation que d’un héritage.                                                                                       
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